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Vidéo transcription

Les Enfants du marais

Deux hommes devenus amis par la force des choses. Alors que Riton vit depuis toujours dans le marais avec sa deuxième femme et ses trois enfants, Garris s’y installe après avoir été démobilisé lors de la Première Guerre mondiale. Il en garde une cicatrice morale profonde et irréversible. Ces deux compagnons ont un point commun : leur insatisfaction amoureuse.



Réalisateur: Jean Becker
Acteurs: Jacques Villeret, Jacques Gamblin, Isabelle Carré
Année de production: 1998

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L'action de ce film se déroule en 1932. La narration effectuée par le personnage de Cri-Cri se fait alors que l'on perçoit la vieillesse dans sa voix. Dans le cadre de l'histoire, c'est une jeune fille.


Générique d'ouverture


GARRIS cueille du muguet dans la forêt d'un marais. À un moment, il s'arrête pour observer des bêtes sauvages passer rapidement au loin. À un moment, il s'arrête pour regarder une coccinelle sur sa main. Celle-ci s'envole et il l'observe attentivement.


HENRI PIGNOL, dont le surnom est Riton, est assis contre un arbre plus loin dans le marais. Il tire vers lui une bouteille qui est dans l'eau, enlève le bouchon et prend une gorgée.


HENRI

C'est pas bien ce que je fais.


HENRI boit tout le contenu de la bouteille. GARRIS vient le rejoindre et remarque la bouteille vide, sur laquelle il donne un coup de pied en lançant un regard de désapprobation à HENRI.


HENRI

J'en ai gardé

le temps que j'ai pu,

mais j'ai cru

que t'en voulais pas.

Si j'avais su que t'en voulais,

tu penses bien...


GARRIS se lave le visage dans la rivière. HENRI s'arrête à côté de lui et y urine.


HENRI

Oui, je sais. J'en ai pas

cueilli des masses,

mais il y en a pas,

du muguet, par ici!

Hein? Ou alors

du minable, minable. Voilà.


HENRI enfile une botte.


HENRI

Allez, hop!


GARRIS s'éloigne.


RITON

GARRIS, attends.


GARRIS

T'es quand même

un beau salaud.


HENRI

Je voulais pas, je te jure.


GARRIS

Oui, bien sûr. T'aurais pu

garder le litre au moins,

il était consigné.


HENRI

J'y retourne.


GARRIS

Non, faut rentrer,

il est près de midi.


HENRI

Marche pas si vite.


GARRIS et HENRI sortent de la forêt et débouchent sur un chemin. Un homme, AMÉDÉE, croise leur route en calèche, transportant des pommes de terre.


AMÉDÉE

Oh! Je vous fais

un bout de conduite?


GARRIS

Merci. C'est pas de refus.


HENRI

Ah que non, c'est pas de refus.


GARRIS prend place à côté d'AMÉDÉE, tandis qu'HENRI s'assoit derrière.


AMÉDÉE

T'as quel âge, mon gars?


GARRIS

35.


AMÉDÉE

Mon fils aurait ton âge s'il

avait pas été tué à Verdun.

T'as fait la guerre, toi aussi?


HENRI

Aïe, aïe, aïe!


AMÉDÉE

Qu'est-ce qu'il y a?


HENRI

Mon camarade,

il aime pas ça, hein?


AMÉDÉE

Mais quoi donc?


HENRI

Parler de la guerre,

la saloperie de guerre.


AMÉDÉE

Qu'est-ce que vous allez faire

de tout ce muguet?


GARRIS

On va le vendre demain.

C'est le 1er mai.


AMÉDÉE

Les gens se plaignent

que la vie est chère

et ils s'achètent des fleurs.

Si ça se trouve, votre muguet

va plus vous rapporter de sous

que mes pommes de terre.


HENRI

Le muguet, ça porte bonheur,

pas les pommes de terre.


AMÉDÉE et GARRIS rigolent.


GARRIS

Hop! Oh là,

c'est bien là.

Vous pouvez nous laisser là.


AMÉDÉE

Oh!


GARRIS

Merci pour la peine.


AMÉDÉE

Salut, les gars.


HENRI

Merci.


AMÉDÉE redémarre.


AMÉDÉE

Yep! Yep!


HENRI et GARRIS s'assoient en bordure de route. Ce dernier se roule une cigarette et en tire une touche. HENRI la lui enlève de la bouche pour en tirer une touche à son tour. Il semble préoccupé.


GARRIS

Elle est partie, ta Pamela,

n'y pense plus.

Allez, bonhomme.

Te fais pas de mal.

À quoi ça sert?

Va falloir être

de bonne humeur cette nuit.

On va quand même pas

leur chanter

«De profundis».


HENRI

T'as raison.

On va leur chanter

le mai

et on va gagner 100 francs

de plus que l'an dernier.

Allez, hop!

Allons-y.


HENRI et GARRIS se dirigent vers une maisonnette en contre-bas près de la rivière. Là se trouvent deux enfants, PIERROT PIGNOL et JOJO PIGNOL, tirent des pierres avec un lance-pierres sur le toit de la maisonnette. ÉMILIE, la femme d'HENRI, se trouve un peu plus loin, utilise un seau suspendu au balcon pour se laver les cheveux.


ÉMILIE

Merde, merde et merde!

Je vous ai dit 100 fois

de ne plus jouer à ça.


PIERROT PIGNOL

Mais il y a des piafs

qui font leur nid.


ÉMILIE

Je m'en fous!

Allez, déguerpissez.


Les deux enfants s'en vont et ÉMILIE s'adresse à sa fille CRI-CRI qui est assise par terre.


ÉMILIE

Et toi, Cri-Cri, t'en vas

pas salir ta robe, hein.

Ça fait deux fois

que je la lave cette semaine.


CRI-CRI aperçoit HENRI et GARRIS. Elle se dirige vers eux à toute vitesse.


CRI-CRI (Narratrice)

Je me suis toujours

demandé pourquoi

mes premiers vrais souvenirs

datent de ce printemps-là.

Sans doute est-ce la même chose

pour tout le monde.

Avant, on a des souvenirs,

bien sûr.


CRI-CRI sautent dans les bras de GARRIS.


HENRI

Cri-Cri, ça va,

ma petite fille?


CRI-CRI (Narratrice)

Mais on est trop petits,

ce sont des bribes,

des images éparses.

Et puis, à 4 ans,

5 ans, d'un coup,

c'est comme si

l'on existait vraiment.

Tout s'inscrit pour toujours

en vous.

On peut même, longtemps,

longtemps après,

le raconter comme une histoire.

Moi, j'allais avoir 5 ans.


HENRI et GARRIS arrivent près de la maisonnette.


ÉMILIE

Eh bien, il y en a pas

beaucoup, du muguet, hein?


PIERROT PIGNOL

Garris! Votre copain,

celui avec le grand vélo,

il est venu, il a laissé

un poulet rôti sur la table.


JOJO

On pourra en manger, nous?


PIERROT PIGNOL

Tais-toi, toi. Il a dit

aussi que, si vous voulez,

il ira chanter

le mai avec vous.


HENRI

Ah! Bien, alors!

Hé, si Amédée chante le mai,

avec nous, c'est pas des sous

qu'ils vont nous jeter,

c'est des seaux d'eau.


GARRIS, HENRI et les enfants entrent dans la maisonnette.


GARRIS

Sacré Amédée.

Brave type.


Les enfants s'assoient à table. Un poulet se trouve au centre de celle-ci.


PIERROT PIGNOL

Alors, on pourra en manger,

nous, du poulet?


HENRI

Oui! Ah, tu l'auras,

ton poulet! Allez!

Dans la vie, pour avoir ce

qu'on veut, il faut travailler.


Tous sortent sur le balcon pour y prendre le repas.


HENRI

N'oubliez jamais ça, hein.

Ou alors, faut voler les autres.

Et moi, Henri Pignol,

je veux pas

que mes enfants

deviennent des voleurs.

Compris?

C'est bien dit, ça, non?


GARRIS

Pas mal.

Tu l'as pris dans ton livre

ou tu l'as trouvé tout seul?


HENRI

Tout seul.

Hé, dans mon livre,

il est écrit:

«N'obligez jamais

vos enfants à travailler,

ils en prendraient l'habitude.»


HENRI rigole.


CRI-CRI (Narratrice)

Notre père, il n'a jamais

lu qu'un livre:

un vieil Alamanach Vermot

de 1921 qu'il feuilletait

tout le temps.

Il le connaissait par coeur.


GARRIS

Allez, les enfants,

votre mère va s'inquiéter.

Jojo.

Tiens.


GARRIS donne à JOJO du muguet.


JOJO

Quoi?


GARRIS

Tu lui donneras celui-là

de la part de ton père.


JOJO

Et de toi?


GARRIS

Si tu veux.


HENRI somnole sur la table.


GARRIS

Il y a des moments

je me demande

pourquoi je reste ici

depuis 12 ans.

À écouter le diable

qui m'empêche de partir.

Je comprends pas.


HENRI

Ah oui? Et moi?

Et les gosses,

on deviendrait quoi?

Tu vas pas nous laisser,

hein, Garris?

Hein?

Tu vas pas nous laisser?


GARRIS se revoit à la guerre. Il marche et arrive à une cabane. Un vieil homme est assis dans le froid.


GARRIS

Eh bien, ça va pas?


VIEIL HOMME

Non.

Ça va pas très bien.


GARRIS

Mais il faut pas rester

dans le froid comme ça. Venez.

Allez. Voilà.


GARRIS fait entrer le vieil homme dans la cabane et y fait un feu. Le vieil homme est couché sur un lit.


VIEIL HOMME

J'ai posé des lignes

dans l'étang.

Il faut les relever.


GARRIS

Je vais y aller.

Elles sont où?


VIEIL HOMME

Le chien te conduira.

Va, mon chien.


GARRIS et le chien sortent de la cabane et marche en bordure de l'étang. GARRIS tire une ligne hors de l'eau et une anguille est accrochée à l'hameçon. Quelques instants plus tard, GARRIS et le chien reviennent à la cabane.


VIEIL HOMME

Il y avait quelque chose?

Belle anguille.

Va la mettre dans la remise.

Tu pourrais la vendre,

si tu veux.

T'en tireras un bon prix.


GARRIS

Non, on la mangera demain.

Vous avez besoin

de prendre des forces.

Et moi, je sais pas

la dépouiller.


VIEIL HOMME

Mais je te montrerai

si tu restes un peu.


GARRIS

Deux, trois jours.

Je repartirai

quand vous serez guéri.


VIEIL HOMME

Mais je suis pas malade.

J'ai jamais été

malade de ma vie.

J'ai 92 ans, c'est tout.

C'est ça, ma maladie.

Mais merci de rester.


GARRIS

Ça me fait plaisir.


VIEIL HOMME

Si tu as faim,

il y a du pain et du fromage

dans le placard.

Prends ce que tu veux.


GARRIS

Je dis pas non.


VIEIL HOMME

L'anguille,

on en a de trop pour nous deux.

Tu iras en porter

la moitié à Riton demain.


GARRIS

Qui c'est, Riton?


VIEIL HOMME

Un gars qui habite...

un peu plus loin,

dans l'autre cabane.

Il a une femme jamais pressée

de faire la cuisine.

Toujours... à se peigner,

à se pomponner.

Coquette.

Pauvre Riton. Ha!

Il est heureux comme ça, lui.

Le matin, pourvu qu'il

puisse regarder sa Pamela,

tout va bien.

D'où tu viens?


GARRIS

On m'a démobilisé en février.


VIEIL HOMME

Et depuis, tu marches.

Et pour aller où?


GARRIS

J'en ai sais rien.

Un peu partout.


VIEIL HOMME

C'est un beau pays.

Faut savoir se fixer un jour.

Ici, tu serais bien, tu serais libre.

Plus besoin d'aller

coucher chez les autres.

Je te laisserai ma cabane.

Et ma barque.

Le marais... Ha!

Peut nourrir son homme

encore un bon bout de temps.

Moi, j'ai jamais manqué de rien.

J'ai jamais été avec personne.


Au petit matin, GARRIS se réveille, frigorifié. Il remarque que le feu est éteint dans le poêle. Il s'approche du vieil homme. Ses yeux sont ouverts et il est immobile. GARRIS écoute les battements du cœur du vieil homme et réalise que celui-ci est décédé durant la nuit. Il lui ferme les yeux. HENRI PIGNOL, dont le surnom est Riton, crie depuis l'extérieur.


VOIX D'HENRI

Elle est partie!


GARRIS sort de la cabane.


HENRI

Pamela, elle est partie.

Où est le vieux?


GARRIS

Il est parti lui aussi.


GARRIS et HENRI sont assis à l'extérieur de la cabane. HENRI semble triste.


La rêverie de GARRIS prend fin. GARRIS et HENRI sont exactement dans la même position.


GARRIS entre dans la cabane, récupère son accordéon, et en ressort.


GARRIS

Allez, bonhomme,

il se fait tard, là.

Il faut pas faire

attendre Amédée.


HENRI

Oui. Allez.


GARRIS et HENRI se mettent en marche. Plus tard, ils arrivent au village. Une jeune femme, à l'étage d'une maison, frappe à la fenêtre.


AMÉDÉE vient rejoindre GARRIS et HENRI qui observent cette femme.


AMÉDÉE

J'arrive, j'arrive.

Venez, restons pas là.


HENRI

Moi, elle me file

la chair de poule, ta soeur.


AMÉDÉE

Tu sais... Viens, viens.

Elle est pas méchante, elle est

juste un peu fêlée, c'est tout.

Elle avait un fiancé, Bruno,

qu'elle a vu partir à la guerre

en 1916. Il est jamais revenu.

Depuis, chaque fois

que quelqu'un passe

devant la maison,

elle croit que c'est lui.


Le soir venu, GARRIS, HENRI et AMÉDÉE déambulent dans les rues.


HENRI

Ouh là! Aïe! Attendez.

Une seconde.

Je me suis encore

fait mal à un arpion.

Saleté! Ah!

Oh là.


HENRI retire sa chaussure et se masse le pied.


AMÉDÉE

Ça va mieux?


HENRI

Oui. Ça fait du bien.

Dis-moi, Amédée, je peux

te poser une petite question?


AMÉDÉE

Il y a pas d'indiscrétion

entre nous, tu le sais bien.


HENRI

Depuis combien de temps vous

vous parlez plus avec ton père?


AMÉDÉE

Cinq, six ans.

Mais comme il me parlait pas

beaucoup avant,

sauf pour me critiquer, j'ai

rien perdu au change, crois-moi.


HENRI

Non, mais c'est pas ça

que je veux savoir.

Pourquoi vous ne

vous parlez plus?


AMÉDÉE

Une dispute idiote.

Je vous raconterai un jour.

Alors, où projetez-vous

d'aller chanter

le mai

aux populations cette année?


GARRIS

Par ici.


AMÉDÉE

Par ici? Vous voulez

dire dans mon quartier?

(Chuchotant)

Dans ce cas, franchement

je peux pas être des vôtres.

J'en suis désolé.


GARRIS

Mais c'est pas grave.

(S'adressant à HENRI)

Tu viens, Riton?


HENRI

Tu sais, on est venus

dans ton quartier

parce que les gens sont riches.

On pensait pas que ça te

poserait un problème d'orgueil.


AMÉDÉE

De dignité.

Et puis d'abord, c'est pas

les riches qui donnent.


GARRIS

Les riches donnent

pour avoir la paix.

Ils aiment mieux qu'on aille

brailler ailleurs,

casser les oreilles

des autres. Allez, viens.

Écoute, Amédée,

je t'ai dit que c'est pas grave.

On sait que t'es un ami.

Au fait, on t'a même pas

remercié pour le poulet.


HENRI

Ah oui. Drôlement bon,

le poulet, hein?


AMÉDÉE

C'est rien.

Dites...

je peux quand même

vous donner un petit conseil?

Si vous passez devant la maison

du banquier, évitez-la.

Il est mauvais comme la gale.

Vous la reconnaîtrez facilement,

c'est une grande maison blanche.

Il déteste le bruit.

Et il a un domestique noir

d'au moins 2 mètres.

Un méchant Sénégalais

qu'on appelle Banania.


HENRI

Oh, un Noir,

j'aime pas ça, moi.


GARRIS

Allez, viens. La nuit,

tous les hommes sont noirs.


Dans le quartier, un homme essaie d'endormir son jeune enfant en imitant le bruit des animaux.


HOMME

Le cheval? Parfait, le cheval.


L'homme imite le cheval. Son enfant pleure.


HOMME

Le chien, papa fait le chien.


L'homme s'agenouille et imite le chien. Au bout d'un moment, l'enfant s'endort. À ce moment, la voix d'HENRI et de GARRIS, qui chantent depuis la rue en bas, parvient aux oreilles de l'homme. GARRIS joue également de l'accordéon.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Voici le joli mois de mai ♪


HOMME

Oh, c'est pas vrai!


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Que les galants

plantent le mai ♪

♪ J'en planterai un à ma mie ♪

♪ Sera plus haut que la... ♪


L'homme sort de sa maison et rejoint HENRI et GARRIS sur le trottoir.


HOMME

Hé, hé, hé!

Hé, oh! Fermez-la. Fermez-la!

Et maintenant, tirez-vous.


L'homme donne des sous à HENRI et à GARRIS.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

20 sous. Ça mérite

un autre couplet.


HOMME

Non, par pitié,

je vous paie pas pour chanter,

mais pour vous taire.


GARRIS

Rends-lui 20 sous.


HOMME

Non, je vous en prie

gardez-les. Comprenez,

Le gosse vient de s'endormir,

je suis tout seul.

Ma femme est allée à

l'enterrement de son grand-père.


GARRIS

Ah bon? Ah, c'est ça.

Ah bien, excusez-nous.

Merci. J'espère que

le petit va bien dormir.


HOMME

Oui, moi aussi.

Allez, au revoir, bonne soirée.


HENRI

Allez, et je ferme

la grille, hein?


HOMME

Non, non!


HENRI referme la grille bruyamment, ce qui réveille aussitôt l'enfant qui se met à pleurer.


Un peu plus loin dans le quartier, GARRIS et HENRI s'arrêtent à une autre maison.


GARRIS

On y va. Allez.

Un, deux...


HENRI

Non, attends.

Minute, papillon.

Je voudrais te faire

remarquer un truc:

tu traînes pas assez

sur le «mai».


GARRIS

Comment ça?


HENRI

Bien oui, on chante

le mai,

faut appuyer sur le «mai».


HENRI

♪ Voici le joli mois de mai ♪

(Insistant)

♪ Mai ♪

D'accord?


Une vieille dame et son mari sortent sur leur balcon à l'étage.


VIEILLE DAME

Il y a quelqu'un?


GARRIS

Bête excuse, madame. On est

venus pour chanter

le mai.


VIEILLE DAME

Oh, c'est bien, ça. C'est

une tradition qui se perd.

Chantez donc, mes amis.

Ça porte bonheur.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Voici le joli

mois de mai ♪


MARI DE LA VIEILLE DAME

C'est vrai qu'on

est déjà en mai.

Comme le temps passe.


VIEILLE DAME

Tais-toi, écoute.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Que les galants

plantent le mai ♪


MARI DE LA VIEILLE DAME

Ils traînent trop

sur le «mai».

Dans mon temps,

on la chantait autrement.


VIEILLE DAME

Tais-toi, écoute.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Sera plus haut

que sa tioline ♪


La chanson se termine.


VIEILLE DAME

On n'a pas de monnaie.


GARRIS

Ça fait rien, madame, vous

nous donnerez l'année prochaine.


MARI DE LA VIEILLE DAME

Si on est encore là.


HENRI

Remarquez, vous pouvez

nous payer en nature, hein.


VIEILLE DAME

Ouh! Ça, c'est une bonne idée.


Plus tard, HENRI fait l'inventaire de ce qu'ils ont reçu, tandis que GARRIS et lui continuent de se promener dans les rues.


HENRI

Trois oeufs,

une bouteille de bon vin,

c'est toujours bon

à prendre, hein?


GARRIS

C'est pas des manières.

On passe pour qui, nous?

Arrête de boire.


HENRI

Oh! Ça m'éclaircit

la voix, moi.


GARRIS

Tu parles. Boit-sans-soif.

Tiens, c'est bizarre,

ce portail ouvert.


GARRIS et HENRI s'approchent de la maison pour y jeter un œil.


GARRIS

On dirait qu'il y a personne.

Viens, on va voir.


HENRI

(Chuchotant)

Arrête, fais pas l'andouille.


GARRIS

Allez viens, je te dis.


GARRIS pousse sur la porte.


GARRIS

C'est ouvert.


GARRIS et HENRI entrent dans la maison et allument la lumière.


MARIE, la domestique de la maison, marche avec son amoureux dans la rue. Elle remarque alors la lumière allumée dans la maison.


MARIE

Qu'est-ce que ça veut dire?


AMOUREUX DE MARIE

T'as dû oublier

d'éteindre en partant.


MARIE

Mais non, c'est pas possible,

j'oublie jamais.

Ils me retiendraient sur

mes gages, on me l'a déjà fait.


AMOUREUX DE MARIE

Alors, c'est que

tes patrons sont rentrés.


MARIE

Mais ils rentrent pas

avant mardi.


AMOUREUX DE MARIE

Marie, faut que je parte,

il est bientôt minuit.


MARIE

(Inquiète)

Ce sont des voleurs peut-être.


AMOUREUX DE MARIE

Où t'en as vu

des voleurs par ici?

Écoute, Marie, j'ai fait

le mur pour te voir.

Mais si je suis pas

rentré avant minuit,

je vais me faire coincer.

Mais dis-moi au revoir,

bon sang.


MARIE

Au revoir, bon sang.


MARIE et son amoureux se séparent et MARIE entre seule dans la maison, munie d'une pelle. Elle brandit la pelle au-dessus d'elle quand GARRIS intervient.


GARRIS

Arrêtez.


MARIE

(Sursautant)

Ah! N'approchez pas.


GARRIS

Craignez rien.

Mademoiselle,

je vais vous expliquer.


GARRIS retire son chapeau.


HENRI

Justement,

on allait s'en aller.

Hein, Garris? On s'en va.


GARRIS

Toi, apprends la politesse.

On se découvre devant une dame.


HENRI

Pardon.


HENRI retire sa casquette.


GARRIS

On passait par là, on a vu

le portail grand ouvert.

Ça nous a paru louche,

alors on est rentrés

pour voir si tout allait bien.

Vous comprenez?

Mon ami et moi, on chante

le mai dans le quartier

cette nuit, histoire

de porter bonheur aux gens.


HENRI

Voilà, c'est pas

plus compliqué que ça.


HENRI remet sa casquette, prêt à partir.


GARRIS

Et donc je te rappelle

qu'on reste découvert

devant une dame.


MARIE

Ah non, ça m'est égal.

Je suis pas une dame,

je suis la bonne.

Mes patrons sont partis

à Nice jusqu'à mardi. Ils me

disent pas ce qu'ils font.


HENRI

Ils sont pas gentils

avec vous, quoi.


MARIE

Ah, ni gentils ni pas gentils,

des patrons, quoi.

Ouf! Bien, n'empêche, vous

m'avez fait une belle peur.

Surtout vous.


GARRIS

Je suis désolé.

Je ne le ferai plus.


HENRI

Dites-moi, je peux prendre

un peu de vin pour me...

pour me remettre?


GARRIS

Riton.

T'exagères.


MARIE

Bien si, si. Le vin est à moi.

J'ai droit à une bouteille

par semaine et comme j'en

bois pas beaucoup...


HENRI

Ah, tu vois?

Pourquoi tu me fais

toujours honte

devant les gens?


MARIE

Il y a des verres au-dessus.

Et prenez-en trois.


HENRI

Oui.


MARIE

C'est sûr que ça me fera

du bien à moi aussi.

Bien, asseyez-vous.

Vous habitez en ville?


GARRIS

Non, dans le marais.

Bien, si vous passez par là,

ce serait gentil

de venir nous voir.


MARIE

C'est bien possible.

Pourquoi pas?


GARRIS

Non, c'est vrai,

ça nous ferait bien plaisir.


HENRI

Et vous, vous êtes par ici

depuis longtemps?


MARIE

Eh bien, ça fait deux ans.

C'est ma première place.

Mais je vais vous dire, hein.

Je ferai pas ça toute ma vie.


GARRIS

Vous... Vous voudriez

faire quoi?


MARIE

Eh bien...

Par exemple, prendre des leçons.

Devenir coiffeuse.

Je travaillerais dans un grand

salon, dans une grande ville,

avec beaucoup

de gens et d'autobus.

Hein, parce qu'ici...

Et je coifferai les femmes

comme Jean Harlow.

Vous connaissez Jean Harlow?


GARRIS

Non.


MARIE

Moi, j'ai été la voir

ce soir au cinéma.

Vous pouvez pas savoir.

Magnifique!

Mais magnifique!

C'est mon actrice préférée.

Mais je vous embête, là.


GARRIS

Hein?


MARIE

Je vous embête?


GARRIS

Ah non. Non, pas du tout.

Non, au contraire.


HENRI

Santé.


MARIE

C'est ça, santé.


Plus tard, GARRIS et HENRI marchent dans le quartier.


HENRI

Écoute, moi,

je laisse tomber, hein.

D'abord, mes arpions

ne me portent plus

et puis on va pas aller

réveiller des gens

à 1h du matin, non?


GARRIS

Elle est gentille,

cette petite.


HENRI

Attends, je te parle,

Don Juan.

D'accord, elle est

gentille, ta petite,

d'accord, elle est jolie,

tout ce que tu veux.

Seulement, si on arrête pas,

c'est pas les seaux d'eau

qu'on va prendre sur la tête,

c'est des pots de chambre.


GARRIS

Elle a promis

de venir nous voir.


HENRI

Ouh... Elle a promis.

Elle a dit «peut-être».

Mais je suis d'accord

avec toi, elle viendra.


GARRIS

Tu crois?


HENRI

Quand une femme dit

«peut-être», c'est sûr.

Quand elle dit «c'est promis»,

c'est même pas peut-être,

c'est rien du tout. Voilà.


GARRIS

Faudra que je le lise

un jour ton livre.


HENRI

Ah, bien ça...


GARRIS

Combien on a fait?


HENRI

Oh, attends! Ça fait

trois fois que je te le dis:

87 francs 40 centimes,

plus les oeufs de la mémé.

Voilà ce qu'on a fait.


GARRIS

Mais... on a dit qu'on irait

au moins jusqu'à 100 francs.


Une voiture passe devant eux et franchit la grille menant à une maison.


GARRIS

Eh bien, dis donc, celui-là,

il est bien réveillé.

C'est notre chance.


HENRI

Sauf que la maison,

elle est blanche.


GARRIS

Et alors?


HENRI

Bien quoi?

C'est la maison du banquier.

T'as pas oublié?

Le grand Sénégalais,

le cannibale

qu'Amédée nous a dit.


GARRIS

Écoute, j'en ai connu

plein des Sénégalais,

des régiments

entiers de Sénégalais,

j'ai jamais vu un cannibale.

Ou alors c'est que

j'avais les yeux ailleurs.

Allez, viens.


GARRIS et HENRI s'approchent de la maison et jettent un œil par la fenêtre. Le banquier retire ses chaussures.


HENRI

(Amusé)

T'as vu le banquier? Il est

comme moi, il a mal aux pieds.


Le banquier s'adresse à PHILOSOPHE, son domestique.


BANQUIER

Philosophe!

Mes pantoufles,

mes comprimés, ma camomille.


PHILOSOPHE

Voilà, monsieur.

J'attends monsieur

depuis longtemps,

prêt à intervenir.


BANQUIER

Tu parles d'une soirée!

Trois heures debout devant

du foie gras centenaire,

du champagne tiède,

des mémés ridées.

J'en peux plus, Philosophe,

j'en peux plus.


PHILOSOPHE

Pauvre monsieur.

Mettez donc vos pantoufles,

vous vous sentirez mieux.


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Voici le joli mois de mai ♪


BANQUIER

Mais qu'est-ce que

c'est que ce cirque?


HENRI ET GARRIS

(Chantant)

♪ Que les galants

plantent le mai ♪


Le banquier ouvre sa fenêtre et aperçoit HENRI et GARRIS.


BANQUIER

Ah non! Non! Sortez

de chez moi. Foutez le camp!

Vous m'entendez? Foutez le camp!


Le banquier lance ses pantoufles vers eux.


HENRI

Ça va pas, non?


BANQUIER

Philosophe, débarrasse-moi

de cette racaille.

Que je les entende plus.


PHILOSOPHE sort de la maison.


HENRI

(Effrayé en l'apercevant)

Banania!


GARRIS

Écoute, bonhomme, il a dit ça

comme ça, il le pensait pas.

T'énerve pas, on s'en va.


HENRI

C'est vrai, c'est vrai.

On s'en va.


PHILOSOPHE

Mais oui, hein. Tu t'en vas!

Tu vas avoir un grand coup de

pied dans ton petit cul blanc

que jamais plus

tu ne pourras t'asseoir.


HENRI

(Effrayé)

Ah! Garris!


PHILOSOPHE

Je vais te manger.

Je vais te manger!


PHILOSOPHE rit.


GARRIS

Arrête de te marrer, bonhomme.

C'est pas intelligent de se

marrer de quelqu'un qui a peur.

T'as bien dû avoir peur

quelques fois toi aussi, non?

T'as peut-être même

crevé de peur

pendant quatre ans, comme moi.


PHILOSOPHE

Ça me faisait juste rigoler

de le voir courir comme ça.


PHILOSOPHE tend un billet de banque à GARRIS.


PHILOSOPHE

S'il te plaît, prends.


GARRIS

5 francs, c'est beaucoup trop.


PHILOSOPHE

C'est monsieur qui paie.

Je dirai à monsieur

que je t'en ai donné 10.


GARRIS s'éloigne.


PHILOSOPHE

La Marne! Vimy.

La Somme!

Et toi, bonhomme?


GARRIS

Villers-Cotterêts, Verdun.

La guerre.

La saloperie. La merde, quoi.

Bonhomme.


PHILOSOPHE grimace.


GARRIS rejoint HENRI plus loin. Ce dernier boit.


HENRI

Ah, il m'a poursuivi

presque jusqu'ici,

mais je l'ai bien semé, hein?


GARRIS

Il a même pas

franchi la grille.


GARRIS s'allume une cigarette.


HENRI

(Rangeant sa bouteille)

Hop. Han...

Alors, on a fait

92 francs et 40 centimes,

j'ai recompté, hein.


GARRIS

Mais c'est les pantoufles

du banquier, ça.


HENRI

Ah, mais je te dis, je suis

jamais aussi bête qu'on croit.

C'est ma force, ça.


GARRIS

Tiens. Avec les pantoufles,

ça fait largement

les 100 francs qu'on voulait.

Allez viens, faut dormir un peu.

Demain matin, on vend le muguet.


HENRI

Elle s'appelle Marie.


GARRIS

Qui te l'a dit?


HENRI

Bien, tiens, j'ai demandé.

Je t'ai dit,

je suis jamais aussi bête qu'on

croit.

(Se tapant la tête)

Il y en a là-dedans.


Le lendemain, AMÉDÉE rejoint GARRIS qui est en train de vendre son muguet à la terrasse d'un café.


AMÉDÉE

Oh hé, ami.

Ça va comme tu veux?


GARRIS

Comme tu vois.

Si tout va bien,

dans une heure, j'ai fini.


AMÉDÉE

Donne-moi un peu de bonheur.


Pendant que GARRIS prend du muguet dans son panier, AMÉDÉE sort son portefeuille.


GARRIS

Ah non, non, non. Pas toi.


AMÉDÉE

Si, si, j'y tiens.

C'est pour un cadeau.

C'est pour une vieille dame

que j'aime beaucoup.

Elle cultive

des rosiers splendides.

M. Riton n'est pas avec toi?


GARRIS

Ah non, il fait la sortie

de la messe. Allez!


AMÉDÉE

On se revoit plus tard?


GARRIS

Mais quand tu veux, Amédée.

25 sous, messieurs, dames.

25 sous pour du bonheur

toute l'année.


Un homme assis à la terrasse remarque l'arrivée de JOSEPH SARDI.


HOMME

Regardez Sardi,

le champion de France.


JOSEPH s'adresse directement à GARRIS.


JOSEPH

C'est combien

pour ce qu'il te reste?


GARRIS

Faut que je regarde, bonhomme.


JOSEPH

M'appelle pas «bonhomme».

Monsieur!


JOSEPH pointe une affiche d'un gala de boxe derrière GARRIS. On comprend qu'il est un champion des poids lourds de boxe.


JOSEPH

Tu sais à qui tu parles, là?

Jo Sardi, c'est moi.


GARRIS

20 francs, ça va?


JOSEPH

Mireille?


JOSEPH brandit un brin de muguet vers MIREILLE, une femme qui l'accompagne.


MIREILLE

Ah, Jo.


JOSEPH

Le reste,

c'est pour la galerie.


Un homme accompagnant JOSEPH prend tout le reste du muguet et en commence la distribution aux gens rassemblés sur la terrasse.


HOMME

Du bonheur,

messieurs, mesdames.

Du bonheur offert par Jo Sardi.

Ce soir, Jo Sardi

défend son titre.

Alors, venez le voir, venez

à l'heure et venez nombreux.

Parce que ça va pas

durer longtemps.


JOSEPH

(Tendant un billet à JOSEPH)

Ça ira?


GARRIS

Ça ira, bonhomme.


JOSEPH souffle la fumée de son cigare au visage de GARRIS.


Pendant ce temps, HENRI est dans un bistro et, éméché, il se parle à voix haute.


HENRI

Tout le monde

y croit à l'amour.

Celui qui finira jamais.

Seulement, un jour,

tu rentres à ta cabane

et puis voilà,

c'est fini, terminé!

Pamela, envolée!


CLIENT

Belote, rebelote

et dix de fer.


HENRI

(Parlant de son verre)

Fini.

(S'adressant à FÉLIX le barman)

Tiens, tu me rhabilles

la gamine, s'il te plaît.


CLIENT

Donne-moi une bière, Félix.


FÉLIX

Dis donc, collègue, tu crois

pas que ça suffit comme ça, là?


HENRI

(Criant)

Non!

Ça suffit pas pour oublier.


FÉLIX

Alors, je te préviens,

c'est la dernière.


HENRI

Au début...

je me disais:

C'est pas possible.

Elle va revenir, elle va revenir

parce qu'il faut pas croire,

elle l'aimait son Riton,

la Pamela. Faut pas croire!


FÉLIX

Pour un vendeur de bonheur,

il est pas vraiment gai.


JOSEPH et MIREILLE entrent dans le bistro.


JOSEPH

Bonjour.


CLIENT

Salut, Jo.


JOSEPH

(S'adressant à MIREILLE)

Assieds-toi là.

Commande ce que tu veux.


FÉLIX

Je vous sers quoi,

Mlle Mireille?


MIREILLE

Pour moi, une suze-cassis.

Pour Jo, comme d'habitude.


FÉLIX

Suze-cassis,

Vittel fraise, ça marche.


HENRI

Et heureusement

que j'ai eu Garris en plus.

Heureusement!

Parce que, sans lui,

il y a longtemps

que je me serais fait

sauter le caisson déjà.

Un frère, il a été pour moi.

Un frère, il était pour moi!


FÉLIX

Collègue,

tu peux mettre un peu

la sourdine, là?

Il y a une demoiselle

que ça dérange, tes discours.


HENRI

Je dérange

une demoiselle, moi?


FÉLIX

Tu déranges une demoiselle.


HENRI

Elle est où?


FÉLIX

Elle est là, la demoiselle.


FÉLIX indique à HENRI la femme qui se trouve derrière lui. HENRI se retourne vers MIREILLE.


HENRI

Pamela?


MIREILLE

Mais je suis pas Pamela.


HENRI

Si, tu es Pamela.

(S'agenouillant)

Pamela... Pamela...


MIREILLE

Laissez-moi.


HENRI

Ma princesse, mon amour.


MIREILLE

Non, écoutez, laissez-moi.

Lâchez-moi!


JOSEPH dans une cabine téléphonique publique.


JOSEPH

(Apercevant la scène)

Je te rappelle.


MIREILLE

Lâchez-moi. Ah! Lâchez-moi!


JOSEPH s'empare d'HENRI et le lance plus loin.


JOSEPH

Tu le connais?


MIREILLE

Mais pas du tout?

Tu vois bien qu'il est saoul.


JOSEPH s'empare alors d'une bouteille au bar et entreprend d'asperger HENRI qui est au sol. MIREILLE essaie de l'en empêcher.


MIREILLE

Non, non!

Ne lui fais pas de mal.


JOSEPH expulse HENRI du bistro.


HENRI

Aïe! Ah!

Non! Aïe!


Les clients acclament JOSEPH.


JOSEPH

(S'adressant à MIREILLE)

Toi, le cul sur ta chaise.


CLIENT

Champion, Jo.


JOSEPH

Félix, un Vittel fraise.


HENRI

(Se relevant)

Ah, il est où, le pedzouille?


MIREILLE

Ah là là, Jo!


HENRI arrive derrière JOSEPH et lui enfonce son chapeau sur la tête.


HENRI

Tiens!


JOSEPH, en colère, se lève. Chacun tente de lui venir en aide.


JOSEPH

Lâchez-moi.


HENRI

Pedzouille! Pedzouille!

Pedzouille!


JOSEPH

Quitte la fête ou je vais

te faire quitter la fête, moi!


FÉLIX

Jo, arrête!


HENRI

Un bon pedzouille!


Des gendarmes s'interposent.


GENDARME

Ça suffit, arrêtez ça.


Une bagarre s'ensuit et un des gendarmes est projeté sur une table. Celle-ci se brise.


FÉLIX

Ah non, ma table. Non, arrête!


JOSEPH prend ensuite une chaise et la fracasse sur le dos d'un gendarme venu en renfort.


FÉLIX

Allez, allez!

Ah non, pas la chaise!


HENRI

Pedzouille! Pedzouille!


GARRIS entre dans le bistro et s'interpose.


GARRIS

Bon sang... Viens!

Reste pas là. Ça va.


GARRIS entraîne HENRI à l'extérieur.


HENRI

Pedzouille!

T'es un gros pedzouille!

Voilà ce que t'es.


GARRIS

Grouille-toi, mais sans

courir, te fais pas remarquer.


HENRI

Ah, ma casquette.

J'ai oublié ma casquette!


GARRIS

On s'en fout de ta casquette.

Marche! Faut se tirer d'ici.


HENRI

Comment ça, on s'en

fout de ma casquette?

Ça faisait dix ans

que je l'avais.

Et c'était un cadeau

de Pamela en plus.


GARRIS

T'es un ivrogne

et un imbécile. Ferme-la!


HENRI

J'ai cru voir Pamela,

c'est tout.


GARRIS

Elle est partie, Pamela.

Et pour toujours.

Alors, n'y pense plus.

T'as une autre femme maintenant.

C'est une brave femme qui

s'occupe bien de tes enfants.


HENRI

Oui, c'est une brave femme,

seulement, Pamela,

c'était une princesse.


Pendant ce temps, JOSEPH est dans une telle colère qu'il continue de fracasser le mobilier.


GENDARME

Sardi, tu aggraves

ton cas. Arrête!


CLIENT

Mais Jo,

qu'est-ce que t'as fait?


Les enfants d'HENRI sont près d'un monument protégé par une clôture. De l'autre côté de celle-ci se trouvent des mégots de cigarettes qu'ils tentent d'attraper à l'aide d'un bâton pointu.


PIERROT PIGNOL

Attends, là,

il y en a un gros, là.

Je l'ai.

Oui! J'en ai eu un.


AMÉDÉE arrive près des enfants.


AMÉDÉE

T'as vu ton père et Garris?


CRI-CRI

Ils sont là-bas

en train de marcher vite.


AMÉDÉE

Ah.


JOJO

Ils rentrent chez nous.


PIERROT PIGNOL

Tais-toi, toi.

Ils rentrent chez nous.


AMÉDÉE

Bon. Je vais essayer

de les rattraper.


CRI-CRI

Je peux venir avec toi?


AMÉDÉE

Tu fais pas la folle

comme l'autre fois, d'accord?


CRI-CRI

Oui.


AMÉDÉE

Ah.

Ça va?


AMÉDÉE installe CRI-CRI à l'avant de son vélo près d'un panier de roses.


CRI-CRI

Oui.


CRI-CRI (Narratrice)

Comment aurais-je

pu oublier ce jour?

Je sens encore son soleil

sur ma peau.

Je respire encore, je le jure,

le parfum des roses.


De leur côté, GARRIS et HENRI marchent.


HENRI

Hé!

J'ai vu Marie.


GARRIS

Quand? Où?


HENRI

Vers 11h. Elle était

sur le parvis de l'église.

Mais elle m'a pas vu.


GARRIS

Comment elle était?


HENRI

À pied.


GARRIS

C'est pas ça

que je te demande.

Comment... Comment

elle était habillée?


HENRI

Ah.


GARRIS

Je sais pas, moi.

La couleur de sa robe.


HENRI

Rouge. Attends voir.

Je ne sais plus. Plutôt verte.

Ah, je ne sais plus.

En tout cas, elle avait

une très belle robe.

Elle était avec un militaire.


GARRIS

Un militaire.


HENRI

Remarque que..

je suis pas sûr.

Non, je crois pas même.

Parce que...

il était un peu

devant elle, alors...


AMÉDÉE et CRI-CRI arrivent à vélo derrière HENRI et GARRIS.


AMÉDÉE

Salut, les amis!


CRI-CRI

Salut! Salut, les amis.


AMÉDÉE

J'ai peut-être

un petit travail pour vous.

Tu sais, GARRIS,

la vieille dame aux rosiers.


GARRIS

Oui.


AMÉDÉE

Elle a besoin

qu'on baisse son jardin.


HENRI

Pourquoi tu le fais pas, toi?


AMÉDÉE

Je sais pas.

J'ai jamais rien

su faire de mes dix doigts.

J'ai jamais travaillé

de ma vie d'ailleurs.

C'est pas maintenant

que je vais commencer.


GARRIS

C'est d'accord, on ira.

Oui, on ira.

Tu déjeunes avec nous?


AMÉDÉE

Avec un grand plaisir.


Plus tard, GARRIS et AMÉDÉE sont à l'extérieur de la cabane au marais. GARRIS nettoie un poisson.


AMÉDÉE

Qu'est-ce que c'est?


GARRIS

Une tanche.

Il y en a plein dans l'étang.


AMÉDÉE

C'est quand même

un bel endroit, le marais.

Je comprends pourquoi

tu y restes, tu sais.


GARRIS

Faudra que tu m'expliques

parce que moi,

je comprends pas.


AMÉDÉE

La liberté.

La liberté!


GARRIS

Allez. On mange.

Assieds-toi.


AMÉDÉE

Mais... on attend pas Riton?


GARRIS

Riton.

Il doit dormir, Riton.

Il a un peu trop fêté

le 1er mai ce matin, M. Riton.

Sers-toi.


AMÉDÉE

Je suis content

de manger avec toi.

Chez moi, depuis longtemps,

c'est chacun pour soi.

On mange seul de demi-heure

en demi-heure dans la cuisine.


GARRIS

C'est pas très gai

ce que tu racontes.


Un poisson saute hors de l'eau.


AMÉDÉE

T'as entendu? C'est quoi, ça?


GARRIS

Une carpe qui vient de sauter.


AMÉDÉE

Riton m'a posé

une question hier soir.

Si mon père ne veut

plus me parler,

c'est que...

C'est que j'ai pas

voulu épouser

la fille d'un quincailler,

Hortense.

Elle avait

300 000 francs de dot.


GARRIS

Et une tronche

qui te plaisait pas?


AMÉDÉE

Ah non, c'est pas ça.

Non, il y a des filles pas très

jolies qui ont un coeur d'or.

Non, je voulais pas.

Moi, ce que j'aime,

c'est ma liberté,

mes livres, ma musique.

T'as déjà entendu du jazz?


GARRIS

(Incertain)

Comme ça.


AMÉDÉE

Faudra que j'apporte

mon phono un de ces jours

et que je vous fasse écouter

le plus beau disque de jazz

que j'ai jamais entendu.

C'est un Américain que j'ai

soigné sur la Marne en 1918

qui me les envoie de Chicago.


GARRIS

T'étais infirmier?


AMÉDÉE

J'étais tout juste bon à ça.


GARRIS

Il en fallait.


De son côté, JOSEPH est derrière les barreaux.


JOSEPH

(Impatient)

Je veux sortir!

J'ai un combat à 8h.

Sortez-moi de là,

je veux un bavard

qui me sorte de là.

C'est mon droit! Je veux

qu'on m'appelle un bavard.


GENDARME

Mais qu'est-ce que

c'est, un bavard?


JOSEPH

Un avocat! Si tu le sais pas,

apprends à lire.

Je veux sortir de là! Il faut

que je sois sur le ring ce soir!


GENDARME

Calmez-vous, Sardi. Demain,

vous pourrez avoir un avocat

et ce soir, vous restez ici.


JOSEPH

(Hystérique)

Je veux pas rester ici!

Sortez-moi de là!

Sortez-moi de là tout de suite!

Je l'aurai.

Je l'aurai, ce pouilleux.

Je l'aurai...

Il va me le payer cher.

Très cher.


Des images montrent une arène de boxe. Divers objets y sont lancés dont des bouteilles, des chapeaux, des bouts de papier et un pneu.


Dans la maison d'une famille bourgeoise, celle de Hyacinthe Richard, que tous appellent PÉPÉ la rainette, c'est l'heure du repas. LAURENT, le neveu de PÉPÉ termine la lecture d'un article de journal.


LAURENT

Un pneu de voiture, n'importe

quoi. Ils nous racontent

vraiment n'importe quoi,

les journalistes.


PÉPÉ se sert un verre de vin.


MARTHE

Bon, papa, t'exagères, hein.

C'est le troisième ce midi.

Le docteur a dit qu'il fallait

que tu fasses très attention.


PÉPÉ

Mais le docteur, ce qu'il dit,

il y a longtemps

que je m'en préoccupe

comme de la première grenouille

que j'ai avalée toute crue.


PIERROT, un jeune garçon, est impressionné.


PIERROT

C'est vrai que t'as avalé

une grenouille toute crue?


PÉPÉ

Ah oui, oui.

Comme ça. Tu vois?

On m'avait mis au défi.


PIERROT

C'est pour ça qu'on

t'appelle Pépé la Rainette?


LAURENT

Pierrot, tu veux une gifle?


BERTHE, la domestique, intervient.


BERTHE

Moi, vivante, je le dis:

vous feriez mieux

de garder votre gifle.


LAURENT

Alors là, Berthe,

c'est trop d'insolence.

Marthe, il faut mettre

cette Boche à la porte.


PÉPÉ

Moi, vivant, il vaut mieux

oublier cette idée.

D'abord, Berthe n'est pas Boche,

mais Alsacienne.

Quand ta pauvre mère est morte,

j'avais 5 ans, Marthe.

Et c'est Berthe qui t'a élevée.

Elle fait partie de la famille.

Qu'est-ce que c'est

que cette histoire de pneu?


LAURENT

Tenez, lisez.

C'est en première page.


LAURENT tend le journal à PÉPÉ.


MARTHE

(Indignée)

Non. Comment peux-tu?


PIERROT

Un jour, je saurai bien lire,

Pépé, et je t'apprendrai.


PÉPÉ

Bon, mais alors, ce pneu?


LAURENT

Il y avait un match de boxe

hier soir à la salle sportive

et le champion est pas venu.

Alors, les spectateurs

ont tout cassé.

Ils ont même jeté un vieux

pneu d'auto sur le ring.

Enfin, d'après

les journalistes, quoi.


PÉPÉ

Oh, moi, la boxe...

Je ne m'intéresse plus à la boxe

depuis le 2 juillet 1921

exactement.

C'était le jour du match

de Georges Carpentier

contre Jack Dempsey

à Jersey City.


MARTHE

Papa, tu rabâches.


LAURENT

Et Carpentier a perdu

et puis vous nous avez répété

100 fois qu'on a pleuré

dans les chaumières.


PÉPÉ

Mais ce n'est pas

moi qui dis ça.

C'est un journaliste.

Ce qui prouve

que les journalistes

ne disent pas toujours

n'importe quoi.


PÉPÉ lance sa serviette sur la table et se lève.


PIERROT

Et toc!


LAURENT

Vous ne venez pas,

au moins pour une fois,

au conseil d'administration?

C'est dans une demi-heure.


PÉPÉ

Pour quoi faire?

Vous vous débrouillez

très bien sans moi.


LAURENT

Pierrot, va te préparer

pour l'école.

Le chauffeur arrive

dans cinq minutes.


MARTHE

Catherine, t'as rien mangé.


CATHERINE

Je n'ai pas faim.


CATHERINE se lève brusquement de table.


MARTHE

Laurent...


LAURENT

Non, Marthe, je ne reviendrai

pas sur ma décision.

J'apprécie beaucoup Lucien,

mais nous ne pouvons pas

nous permettre d'annoncer

les fiançailles de notre fille

avec un employé subalterne.

Alors, à l'automne, quand

Boutillet prendra sa retraite

et que je pourrai nommer Lucien

chef du personnel,

ce sera différent.


MARTHE

Licencie Boutillet

tout de suite.


LAURENT

Ha! Bien sûr.

Et ton gaga de père laisserait

faire ça sans réagir?

Non. Il préférerait

me virer moi.


JULES, le chauffeur venu chercher le jeune PIERROT, arrive à la maison, alors que PÉPÉ s'y trouve en train de peindre un modèle réduit de bateau.


JULES

Bonjour, M. Richard.


PÉPÉ

Bonjour, Jules.

Comment va ta femme?


JULES

Elle va très bien.

Elle se remet tout doucement.

Merci, M. Richard.


PIERROT

Alors, Pépé,

il est bientôt fini?


PÉPÉ

Pas ce jeudi, mais l'autre.

Je crois qu'on peut appareiller.


PIERROT

Où ça? Dans le bassin

du parc? Mais c'est interdit.


PÉPÉ

Moi, je connais un endroit

où rien n'est interdit.


LAURENT

Alors, Pierrot, tu viens, oui?


PIERROT

Hé, Pépé, tu viens

me chercher à la sortie, hein?


PÉPÉ

Et comment!


La voiture s'en va.


VOIX DE GARRIS

Bouge-toi, Riton.

Du nerf, quoi. Allez!


VOIX D'HENRI

Oh hé, on n'est

pas des boeufs.

Sinon, on chasserait

les mouches avec nos queues.


VOIX DE GARRIS

Surveille ton langage,

tu veux?


Intrigué par la conversation, PÉPÉ se lève de sa chaise pour observer les deux hommes qui travaillent dans le jardin de sa voisine, MADAME MERCIER.


AMÉDÉE est assis à table avec MADAME MERCIER, qui fait du tricot. Ils discutent pendant que GARRIS et HENRI travaillent.


MADAME MERCIER

Je suis bien contente

que vos amis soient là.

Quel est votre prénom déjà?


AMÉDÉE

Amédée.


MADAME MERCIER

J'ai une bonne

provision de laine.

Je vous ferai un gilet.

Avec votre initiale.


MADAME MERCIER sort un petit contenant de sa poche et aspire le tabac qu'il contient avec son nez.


MADAME MERCIER

C'est mon péché mignon.


AMÉDÉE

Ah.


MADAME MERCIER

Oh, pardon.

Peut-être prisez-vous aussi,

M. Amédée.


MADAME MERCIER tend le petit contenant à AMÉDÉE qui aspire du tabac à son tour.


AMÉDÉE

Atchoum!


HENRI se moque d'AMÉDÉE qui s'étouffe et ne peut s'empêcher d'éternuer.


Une cloche tinte au loin.


MADAME MERCIER

Oh, le charbonnier.


MADAME MERCIER et AMÉDÉE se rendent devant la maison où passe une calèche. Du crottin de cheval est jeté au sol.


MADAME MERCIER

Oh, j'ai de la chance.

Juste devant ma porte.

Rien de tel pour mes rosiers.


AMÉDÉE

Laissez, je vais le faire.


MADAME MERCIER

Attention,

ne vous salissez pas.


Pendant ce temps, HENRI et GARRIS qui travaillent au jardin s'arrêtent quelques instants.


GARRIS

Alors, tu flanches?


HENRI

Disons que toi,

t'as ton chapeau, hein.

Moi, sans ma casquette,

je vaux rien.


MADAME MERCIER et AMÉDÉE reviennent au jardin.


MADAME MERCIER

Tenez, mettez ça là.


HENRI

Puis il fait soif. Hein?


MADAME MERCIER

Oh, mon Dieu! Suis-je sotte?

Je n'y pensais pas.


GARRIS

Il faut toujours

que tu te fasses remarquer.


MADAME MERCIER

Quoi? L'homme qui bêche a

le droit à son litre, non?


AMÉDÉE

De là à le réclamer,

c'est pas convenable.


HENRI

Pas convenable,

pas convenable.

Évidemment, toi, c'est pas

en faisant la causette

le cul sur un banc

que tu risques

de te fatiguer beaucoup.

Puis de toute façon,

moi, je retourne au bistro

voir s'ils ont trouvé

ma casquette.


GARRIS

Tu remets les pieds

une seule fois

dans ce bistro

et je ne te connais plus.

Tu crois pas que t'as fait

assez de conneries, non?


HENRI

N'empêche que j'ai pas

ma casquette.


AMÉDÉE va aider MADAME MERCIER qui revient avec un plateau.


MADAME MERCIER

Merci.

Quelque chose qui ne va pas?


AMÉDÉE

Oh, c'est rien.

Riton a perdu sa casquette

hier matin.

Il en est tout retourné.


MADAME MERCIER

Une casquette? Oh, mais

j'en ai plein de casquettes.


HENRI

T'as pas soif, toi?


GARRIS

Il y a un robinet

au coin de la maison.


HENRI

Il y a des fois,

t'es infect avec moi.

T'es vraiment infect.


MADAME MERCIER

M. Riton?

M. Riton?


HENRI

Oui? J'arrive.


MADAME MERCIER

M. Riton, tenez. Choisissez.


MADAME MERCIER dépose tout un lot de casquettes sur une table.


MADAME MERCIER

Elles étaient toutes à mon mari.


HENRI

Oh!

Ah, dis donc.


HENRI choisit une casquette dans le lot.


MADAME MERCIER

Elle vous va très bien.


HENRI

Oui?


MADAME MERCIER

On dirait un

(mot_etranger=EN]English[/mot_etranger)

.

GARRIS

T'as l'air d'un [mot_etranger=EN]English[/mot_etranger]

comme moi d'un flamant rose.


HENRI

Mais t'as l'air

d'un flamant rose.


MADAME MERCIER aperçoit alors PÉPÉ, son voisin.


MADAME MERCIER

Bonjour, M. Richard.


PÉPÉ

Bonjour, madame.


MADAME MERCIER

C'est mon voisin.

Un homme très riche.


HENRI

C'est normal,

il s'appelle Richard.


MADAME MERCIER

Il doit être étonné

de voir du monde chez moi.

À part le facteur

qui m'apporte ma pension,

il vient jamais personne.

Servez donc, M. Riton.


HENRI se verse un verre de vin et le porte à ses lèvres.


GARRIS

Et la politesse, on sert

les autres d'abord, M. Pignol.


HENRI

Pardon, Madame Mercier.

C'est pas une raison

pour me faire honte

devant tout le monde, hein.


MADAME MERCIER

Ah non, non, non, merci.

Pas pour moi.


AMÉDÉE

Une larme pour moi,

juste pour vous accompagner.


GARRIS

Excuse-moi, Riton,

je pensais pas à mal.

Oh, mazette!

Du pomerol! Oh,

c'est trop, Madame Mercier.


MADAME MERCIER

Non, non, non.

Figurez-vous que mon mari,

juste avant sa mort, on avait

fait entrer 120 bouteilles.


HENRI

120 bouteilles?!


MADAME MERCIER

Comme moi, je n'en bois pas...


HENRI s'en sert un autre verre et en prend de grandes gorgées.


GARRIS

Bois doucement, Riton.

Un bon vin, ça se déguste.


HENRI

S'il était pas si bon,

je le boirais pas si vite.

Allez, à votre mari

qui était un brave homme

et qui nous fait

plaisir à tous.

C'est vrai qu'il est bon.

C'est pas

du jus de grenouille, ça!


MADAME MERCIER

Du jus de grenouille?

Qu'est-ce que ça veut dire?


AMÉDÉE

C'est une expression populaire

pour parler de vins ordinaires.


MADAME MERCIER

Ah...


HENRI

Voilà.


MADAME MERCIER

C'est imagé. Je vais vous

chercher une autre bouteille,

vous l'emporterez chez vous.


HENRI remet le bouchon sur la bouteille et la dépose devant lui.


GARRIS

Riton...


HENRI

Quoi? Qu'est-ce que

j'ai fait encore?


GARRIS

Rien, mais c'est

ce que t'allais faire.

Laisse cette bouteille,

la dame te l'a pas donnée.


MADAME MERCIER

Tenez, vous l'emporterez

chez vous.

Et puis vous emporterez

le restant de celle-là aussi.


HENRI

Tu vois?


GARRIS

Bon, allez. Faudra

qu'on revienne finir.


MADAME MERCIER

Demain?


GARRIS

Non.

Demain, on nettoie le gâchis

de la salle de boxe.


MADAME MERCIER

Oh oui, j'ai lu ça dans

le journal. Ils disent même

qu'il y en a un qui a jeté

un pneu sur le ring. Oh, oh!

Un pneu, vous vous

rendez compte?

Ha, ha! Oh, je vais vous payer

votre après-midi.


GARRIS

Non, non, non.

Vous nous paierez

quand le travail sera fini.

C'est un principe

pour Riton et moi.


HENRI

Un principe?


Plus tard, GARRIS et HENRI rentrent au marais. GARRIS porte un pneu sur son épaule.


ÉMILIE

On va manger du pneu,

ce soir, c'est ça?


HENRI

Ah non.

Parce que tout à l'heure,

on a nettoyé

la salle des sports,

on s'est fait 20 francs chacun.

Alors, ce soir, on mange

du jambon, des pâtes,

un camembert

et des cerises. Voilà.


ÉMILIE

Et le pneu là,

c'est pour quoi?


HENRI

C'est pour les gosses.

Il était au milieu du bordel

qu'on a déblayé tout à l'heure

et Garris a trouvé

que c'était bien

de le prendre.

Voilà.


GARRIS monte dans une échelle et passe une corde à la branche d'un arbre.


GARRIS

Accroche-le à un mètre du sol.

Pas plus, sinon

Cri-Cri pourrait se faire mal.

Voilà.


HENRI

Allez, Cri-Cri, hop là! Allez!

On tourne.


CRI-CRI s'assoit sur le pneu que fait tourner GARRIS.


HENRI

Bravo!


CRI-CRI s'amuse.


De son côté, JOSEPH entre dans une cellule, conduit par un gendarme.


GENDARME

Allez, champion.

T'es chez toi.

Si tu te tiens tranquille,

personne t'embêtera.

Le copain, là, c'est Castor.

Un habitué.


CASTOR

Salut.


GENDARME

Allez, bon séjour.


Le gendarme referme la porte.


CASTOR

Tu sais, si tu préfères

être en haut,

moi, ça m'est égal.


JOSEPH

À moins que tu pisses pas

au lit, ça ira.


CASTOR

Moi, je t'ai jamais vu boxer,

mais je te connais, champion.


JOSEPH

Je ne suis plus champion.

On m'a volé mon titre.

Je ne suis plus boxeur,

on m'a retiré ma licence.

Alors, tu la fermes.


De leur côté, PIERROT et PÉPÉ se dirigent vers le marais avec le bateau que peignait PÉPÉ.


PIERROT

C'est ici t'habitais, Pépé?


PÉPÉ

Exactement à cet endroit.

Je suis né...

J'y ai vécu presque 40 ans.

Et maman aussi, elle est née là.

Et ta mémé

que tu n'as pas connue,

elle s'y plaisait bien.


PIERROT

Elle était gentille

avec toi, ma mémé?


PÉPÉ

Ah.

Oui.

Allez, viens.

On va essayer le bateau.


PIERROT aperçoit les trois enfants d'HENRI sur le quai.


PIERROT

Ils habitent encore ici, eux?


PÉPÉ

Faut croire.


CRI-CRI s'approche d'eux.


PÉPÉ

Bonjour, petite fille.


CRI-CRI

Je m'appelle pas

petite fille : Cri-Cri.

T'es drôlement joli.

Tu viens de la ville?


PIERROT

Oui, avec mon Pépé.


CRI-CRI

Ton bateau aussi,

il est drôlement joli.


PIERROT

C'est mon Pépé qui l'a fait.


CRI-CRI

Tu veux jouer avec mes frères?


PÉPÉ

Mais vas-y,

mais te salis pas trop.

Ta mère me ferait une maladie.


PIERROT PIGNOL

Comment tu t'appelles?


PIERROT

Pierrot.


PIERROT PIGNOL

Ah! Comme moi.


JOJO

Moi, c'est Jojo.

On joue avec ton bateau?


PIERROT PIGNOL

Mais tais-toi.

On joue avec ton bateau?


PIERROT

J'aimerais bien.


PIERROT PIGNOL

Bien, viens.


Pendant ce temps, PÉPÉ va à la rencontre de GARRIS qui est assis à l'extérieur et épluche des pommes de terre.


PÉPÉ

Bonjour.


GARRIS

Bonjour.

Asseyez-vous.


PÉPÉ

Il y avait un vieux bonhomme

qui habitait là avant.


GARRIS

Oui. Il est mort.

Maintenant, c'est moi.


PÉPÉ

Moi aussi, j'habitais là

avec ma femme et ma fille,

un peu plus loin.

Je ramassais de la ferraille.

J'avais un âne pour tirer

ma carriole, Bourricot.

C'était le meilleur des ânes,

plus intelligent

que beaucoup de personnes.

On en a fait des kilomètres,

tous les deux.

J'ai toujours sa couverture

avec l'odeur

de mon brave compagnon.

C'est pour vous seul,

toutes ces patates?

C'est beaucoup.


GARRIS

Les gosses d'à côté, ils

adorent ça, les patates sautées.

Il y en a jamais assez.

Ça vous dirait un petit canon?


PÉPÉ

Bien, je...

J'osais pas vous le demander,

mais c'est pas de refus.


Les enfants s'amusent sur le quai.


PIERROT PIGNOL

Il marche bien, ton bateau.


GARRIS revient avec un verre et une bouteille de vin. PÉPÉ épluche les pommes de terre.


GARRIS

Et ensuite?


PÉPÉ

Ensuite?

Ha! Ah, ensuite.

Ensuite, au lieu de ramasser

la ferraille pour les autres,

je l'ai fait pour moi

et mon entreprise s'est

transformée en fabrique.

J'ai fait mettre

la France Electric, tout ça.

Vous dire comment c'est arrivé,

c'est pas intéressant.

Tout ce que je sais, c'est

que je suis devenu un imbécile.


GARRIS

Pour quelqu'un

qui vient du marais,

devenir le patron

des fonderies Richard,

moi, je trouve pas

que vous êtes un imbécile.


PÉPÉ

C'est le vieux,

quand je suis parti

avec ma femme

et ma fille Marthe

pour aller habiter

en ville, qui me l'a dit.


PÉPÉ se replonge dans un souvenir alors qu'il discute avec le vieil homme dans une barque.


VIEIL HOMME

T'es pas bien ici?

Tu crois que le marais n'était

pas capable de vous faire vivre,

toi et ta famille?

Tu le regretteras.

Même si tu gagnes

des milles, des cents,

tu le regretteras.

Tu sais ce que tu es,

la Rainette? Un imbécile!


Le souvenir se termine sur ces paroles.


GARRIS se roule une cigarette.


GARRIS

Vous en voulez une?


PÉPÉ

Ah oui, je veux bien, oui.

Chez moi maintenant, je suis

obligé de fumer en cachette.


GARRIS

Et pourquoi il vous

appelait la Rainette?


PÉPÉ

On m'appelle la Rainette

parce que soi-disant

que j'aurais avalé

une grenouille

vivante par défi.

Mais c'est pas vrai.

Le vieux m'appelait la Rainette

parce que j'étais bon

pour la pêche à la grenouille.

Il avait raison, le vieux.

J'aurais jamais dû

quitter le marais.

Je me sens bien ici.

Je pourrais revenir vous voir?


GARRIS

Quand vous voulez.


PIERROT revient vers PÉPÉ avec le bateau. Ses vêtements sont tout sales.


PÉPÉ

Ah, bien, Pierrot, mon petit!

Je t'avais dit de pas te salir.

Vous comprenez, ma fille Marthe

ne doit pas savoir

qu'on est venus ici.

On était au parc.


PIERROT

Oui, on était au parc.

J'ai juré, Pépé.


CRI-CRI

Moi aussi, je le jure.

Vous étiez au parc.


GARRIS

Ne vous en faites pas.

On va le nettoyer

dans la bassine.

Allez, viens avec moi.


PÉPÉ

Merci, monsieur. Allez.


GARRIS remplit une bassine d'eau.


PÉPÉ

Allez, déshabille-toi.

Grimpe là-dedans.


PIERROT

(S'adressant à CRI-CRI)

S'il te plaît,

ça me gêne que tu regardes.


CRI-CRI (Narratrice)

Je sais, pas grand-monde

aujourd'hui croit

encore au coup de foudre.

C'est pourtant bien ce jour-là

que je l'ai connu.


Plus tard, de retour à la maison, PIERROT se fait sermonner par MARTHE.


MARTHE

Non, mais regardez-moi ça!

Je te le demande

une dernière fois:

où est-ce que vous êtes allés?


PIERROT

Je te l'ai dit: au parc.


MARTHE

Tu veux une gifle?


PÉPÉ

C'est une manie!

On est allés au marais.


MARTHE

Quoi? Dans cet endroit?


PÉPÉ

Oui, là où tu es née, Marthe.


MARTHE

Je ne veux pas le savoir.

Laurent ne veut pas

qu'on le sache.

Monte tout de suite

te mettre en pyjama, toi.

Et tout ce que tu portes

sur toi, à la lessive.

Je ne veux pas de poux chez moi.


PÉPÉ

Tu n'as jamais eu de poux

quand tu vivais là-bas, Marthe.


PIERROT

Pépé, je t'ai pas trahi, hein?


PÉPÉ

Non.


Plus tard, PÉPÉ entre dans la salle à manger.


PÉPÉ

Bonsoir, Berthe.


BERTHE

Bonsoir.


MARTHE

Papa, tu retourneras dans

ton marais quand tu voudras,

mais pas avec mon fils.


MARTHE sort de la salle à manger. Puis BERTHE s'approche de PÉPÉ.


BERTHE

Qu'est-ce que vous aimeriez

manger ce soir?


PÉPÉ

Des patates sautées.


BERTHE

C'est comme si c'était fait.


De leur côté, JOSEPH et CASTOR sortent dans la cour du pénitencier. Un employé de la prison lisant un journal dans une guérite interpelle JOSEPH.


EMPLOYÉ DE PRISON

Hé, tu as vu, champion?

On a flingué le président

de la République.


JOSEPH

Qu'est-ce que

j'en ai à foutre, moi?


EMPLOYÉ DE PRISON

Hé, on parle de toi aussi

dans le journal.


JOSEPH

J'ai jamais assassiné

personne.


EMPLOYÉ DE PRISON

Au civil,

tu vas déguster, hein.

Ils sont une bonne dizaine

à porter plainte contre toi

et à réclamer

des dommages et intérêts.

Patron du bar, deux clients,

trois gendarmes.

L'organisateur de la soirée,

ton manager...

et le patron de la salle

où ils ont tout cassé.

Chapeau bas, hein?


CASTOR

C'est dans le journal tout ça?


EMPLOYÉ DE PRISON

Textuel. Hé, Jo,

tu veux le lire?


JOSEPH

J'ai un bavard pour

s'occuper de ces conneries.


HENRI et GARRIS poursuivent leur travail dans le jardin de MADAME MERCIER. Le ciel est menaçant et un orage se prépare.


HENRI

118 bouteilles!

Ah, Sainte Marie, faites

que je puisse en boire une

avant que la foudre

me tombe sur la tête.


Le tonnerre gronde.


MADAME MERCIER interpelle HENRI et GARRIS depuis l'intérieur de la maison.


MADAME MERCIER

Venez, messieurs!

Venez vite vous abriter!


La pluie tombe violemment et tous ceux qui étaient à l'extérieur se précipitent vers les maisons.


PIERROT, qui habite à côté de la maison où travaillent GARRIS et HENRI, vient à la rencontre de CRI-CRI, la fille de ce dernier. Ils se parlent d'un côté et de l'autre de la clôture.


PIERROT

Pourquoi t'es pas

venue jouer avec moi?


CRI-CRI

Parce que le monsieur gardien,

il a pas voulu que je rentre.


PIERROT

Tu viendras jeudi prochain?

Tu veux mon ballon?


CRI-CRI

J'aimerais bien.

Mais si tu te fais gronder?


PIERROT

Penses-tu!

Je dirai que je l'ai perdu.


BERTHE

Pierrot! Pierrot!

Où tu es?

Veux-tu venir ici

tout de suite!

Tu vas attraper la mort!


PIERROT

Alors, à jeudi?


CRI-CRI

À jeudi!


CRI-CRI (Narratrice)

Si l'on a bien suivi

mon histoire,

une chose au moins était sûre.

Par la bêtise des grands,

Pierrot et moi, nous ne pouvions plus nous voir.


À l'intérieur de la maison de MADAME MERCIER, cette dernière fait du tricot, HENRI boit un verre de vin et GARRIS regarde par la fenêtre.


MADAME MERCIER

C'est pas du jus de grenouille

ça, hein, M. Riton?


HENRI

Ça, non!

Mais vous voyez, Mme Mercier,

il y a une chose qui est bien

quand même

avec une pluie comme ça.

C'est que si le soleil

revient tout de suite après,

ça peut rigoler

pour les escargots.


GARRIS

C'était justement

ce que j'étais en train

de penser, figure-toi.


HENRI

Hé, on pourrait

peut-être aller

du côté des Bois Noirs

avec le train de Tane.


GARRIS

Décidément, les grands

esprits se rencontrent.


On entend la sonnette du portail menant à la maison.


MADAME MERCIER

Tiens, je n'attends

pourtant personne.


MADAME MERCIER se dirige vers la porte d'entrée de sa maison. GARRIS aperçoit AMÉDÉE qui arrive à vélo et vient les rejoindre.


GARRIS

Ah, voilà un autre

grand esprit qui arrive.


MADAME MERCIER

Oh, M. Amédée,

mais vous êtes tout trempé!


AMÉDÉE

Excusez-moi d'arriver ainsi

à l'improviste, je suis confus.

Je vais enlever mes chaussures

pour pas tout salir.


Pendant ce temps, HENRI et GARRIS discutent en regardant le portrait d'une femme au mur.


HENRI

T'as remarqué, toi aussi?


GARRIS

Remarqué quoi?


HENRI

Qu'elle ressemble à ta Marie!


GARRIS

Et depuis quand

ce serait «ma» Marie?

Je l'ai vue qu'une fois.


MADAME MERCIER

Venez, M. Amédée.

Vos amis sont là.

Donnez-moi votre veste.

Je vais la faire

sécher dans la cuisine.


GARRIS est de plus en plus intrigué par le portrait.


AMÉDÉE

Je suis allé voir mon notaire.

Au retour, je me suis laissé

prendre par l'averse.

J'ai même failli

tomber de mon vélo!


HENRI

Tu le vois souvent ton notaire

depuis quelque temps, non?


AMÉDÉE

C'est pour un lopin de terre

que j'ai à vendre

sur la route des Graves.

Je crois qu'il m'a trouvé

un acquéreur.


HENRI

Félicitations,

tu vas être riche.


AMÉDÉE

Oh, riche non.

Mais peut-être que je pourrai

faire retapisser ma chambre.

Peut-être même

m'acheter des livres!


MADAME MERCIER

M. Amédée, j'ai fait

un peu de café.


AMÉDÉE

Ah!


MADAME MERCIER

Il vous plaît,

ce tableau, M. Garris?


HENRI

Il lui rappelle quelqu'un.


MADAME MERCIER

Ah! Raison de plus

pour le prendre.

J'ai amassé trop de choses.

Ça me soulage

qu'on m'en débarrasse.


MADAME MERCIER décroche le portrait du mur.


GARRIS

Non, écoutez, Madame Mercier...


MADAME MERCIER

Oh, mais si, monsieur.

D'ailleurs, je vous assure,

il n'a aucune valeur.

Je l'ai gagné à la coopérative

contre des tickets de fidélité.

Prenez-le.

Ah, je peux pas vous dire

combien je suis ravie

d'avoir de la visite.

Sans vous, avec un temps pareil,

oh, j'aurais eu le cafard

tout l'après-midi.


HENRI s'allume une cigarette.


GARRIS

(Chuchotant)

M. Pignol!

On fume pas devant une dame

sans au moins demander

la permission.


HENRI

Ça vous dérange pas

si je fume, Madame Mercier?


MADAME MERCIER

Mais non,

pas du tout, M. Riton.

D'ailleurs, moi aussi, je vais

prendre une petite prise.

M. Amédée?

Sans façon?


HENRI

Tu vois, Garris,

Tu peux fumer aussi.

Il suffit de demander

la permission.


GARRIS

Bon.


Plus tard, une fois que l'averse a cessé, HENRI, GARRIS et AMÉDÉE marchent vers la ville et discutent.


HENRI

Moi, je dis que

c'est bon, ce temps-là.

C'est marqué

dans mon livre, hein.

«Grosse pluie dans le caniveau,

va-t'en demain aux escargots.»


GARRIS

Dis, t'en inventes

pas quelques-uns

des proverbes de ton livre?


HENRI

Mon livre, il dit aussi:

«Un inconnu te vexe,

un ami te peine.»


GARRIS

Bon, bon.

T'as raison pour une fois.

Demain, on va aux escargots.

Il y a des sous à prendre.

Mais très tôt!

Alors ce soir...

tu bois pas, tu dors.

Tu viens avec nous, Amédée?

Ça te donnerait des couleurs,

une bonne balade.


AMÉDÉE

Ah, volontiers. Je suis

jamais allé aux escargots.


GARRIS

Allez, disons à...

à 6h à la petite gare

derrière la place du marché.

Banco?


AMÉDÉE

Banco.


HENRI

Banco!


Le lendemain, GARRIS se dirige vers le train en gare. HENRI peine à le suivre.


HENRI

Oh, va pas si vite, hein!

Le Tane, il va pas

partir sans nous.

J'ai déjà les arpions

en compote, moi, hein!


GARRIS

Allez, arrive.


TANE, le conducteur du train, accueille HENRI et GARRIS.


TANE

Salut, les gars. Ça va?

Alors, après l'arrêt

de La Vacherie,

vous sautez au milieu

de la montée, hein?

Vous allez voir là-bas.

Les gros Bourgognes, ils

tiennent un véritable congrès.


GARRIS

T'es un chef, Tane.


TANE

Tu parles!

Tout juste le chef d'un

tortillard. Allez, j'y vais!


GARRIS monte dans un wagon à marchandise derrière le train. HENRI y monte également, mais plus difficilement.


HENRI

Ah!

Ouh... Oh, les pieds! Ah!


GARRIS

Allez.

Assieds-toi.

Qu'est-ce qu'il fout, Amédée?


Le train se met en marche. AMÉDÉE arrive alors en courant. Il porte un élégant complet.


AMÉDÉE

Hé ho!

Attendez-moi!


GARRIS

C'est pas dommage.


HENRI

Vas-y, Amédée! Vas-y!


GARRIS

Allez, vite! Attends, là, là!

Sur la marche, là.


GARRIS aide AMÉDÉE à monter.


AMÉDÉE

Excusez-moi, hein.

Le temps de faire

ma toilette, excusez-moi.


AMÉDÉE vient pour s'asseoir sur une cage d'oiseau.


HENRI

Hé, malheureux, pas là-dessus.


AMÉDÉE

Excusez-moi.


GARRIS

C'est fragile. Assieds-toi.


AMÉDÉE

Voilà.


AMÉDÉE dépose un mouchoir au sol et s'assoit sur celui-ci.


HENRI

Ha! Comme t'es habillé,

les escargots, ils vont rentrer

dans leur coquille, hein!


AMÉDÉE

Je vous l'ai dit,

c'est la première fois.

Je savais pas quoi mettre.


Le train roule pendant un bon moment.


AMÉDÉE

Au fait, j'ai passé

une partie de la nuit

à lire un tas de choses sur

les escargots dans notre région.

Vous voulez un bon tuyau?


GARRIS

Ça peut servir.


AMÉDÉE

Ce qu'il faut faire,

c'est s'arrêter dans la montée

après le lieu-dit La Vacherie.

En mai-juin,

après une grosse pluie,

les gros Bourgognes pullulent.

Il y a qu'à se baisser

pour les ramasser.


HENRI

(Riant)

T'es un chef, Amédée!


AMÉDÉE

Je suis bien

content d'être venu.


Au bout d'un moment, TANE donne le signal à GARRIS en actionnant le sifflet à vapeur de la locomotive.


GARRIS

Préparez-vous. C'est le moment.

Allez.


GARRIS descend du wagon et aide HENRI.


HENRI

Ah!


GARRIS

Vas-y, Amédée.


HENRI

Allez!


AMÉDÉE saute du train et effectue une chute.


HENRI

Ouf...

Ça va?


AMÉDÉE

(Se relevant)

Je suis bien

content d'être venu.

Quelle aventure!


GARRIS

Allez.


HENRI

Allez!


GARRIS, HENRI et AMÉDÉE s'aventurent dans la plaine. HENRI s'arrête aussitôt.


HENRI

Ah... J'aurais dû apporter

mes pantoufles, moi.

Oh?


HENRI retire ses chaussures.


HENRI

Il y a pas quelqu'un qui peut

m'aider? J'ai les mains prises!


GARRIS

Laisse-les ici!

Tu les retrouveras en revenant.


HENRI

Oui? Bon, d'accord.


HENRI lance ses chaussures derrière lui. Elles atterrissent sur la voie ferrée.


HENRI

Allez!


Plus tard, GARRIS et HENRI ramassent des escargots chacun de son côté.


HENRI

Hop. Et hop.

Viens là, toi.

Oh, Garris! Il y a plein

de Petit gris par ici.


GARRIS

Non, pas les Petit gris.

Que les Bourgognes!

Plus facile à vendre.


HENRI

Bon, je te remets.

T'as de la chance, toi.

Pas les Petit gris, il a dit.

Et hop. Allez.


HENRI retrouve AMÉDÉE, qui est assis contre un arbre.


AMÉDÉE

Bonne chasse?


HENRI

Oui.


AMÉDÉE

Bah... Faut pas m'en vouloir

de pas vous aider.

J'ai horreur des limaces.


HENRI

C'est pas des limaces, ça.

Allez. GARRIS!

C'est l'heure

du casse-croûte!


HENRI lance un morceau de pain à AMÉDÉE.


HENRI

Hop!


VOIX DE GARRIS

J'arrive!


HENRI

Un oignon.


VOIX DE GARRIS

Laisse-moi à boire

pour une fois.


HENRI

T'as vu comment il me traite?


AMÉDÉE

Oh, il t'aime beaucoup. C'est

par pudeur qu'il plaisante.


HENRI

Bof...

Je sais bien,

je suis pas si bête.

Seulement, des fois,

j'ai peur qu'il fasse

ce qu'il a envie

de faire depuis longtemps.


AMÉDÉE

Quoi donc?


HENRI

Bien... Reprendre la route.

Partir.

Parce que lui,

il peut se débrouiller

tout seul n'importe où.

Je sais bien que s'il reste,

c'est pour moi

et pour les gosses.

Parce que nous, sans lui...


GARRIS arrive à ce moment.


GARRIS

Bien, c'est un enterrement

ou quoi?

Qu'est-ce que vous avez?


HENRI

Rien, je parlais de Pamela.


GARRIS

Ah bon.


AMÉDÉE

Vous voulez bien que

je vous lise quelques lignes?

Je crois qu'elles ont été

écrites pour nous.


GARRIS

Volontiers.


HENRI

Si c'est pas trop long.


AMÉDÉE

Mais non! Écoutez.

(Lisant)

«La liberté n'est pas oisiveté;

c'est un usage libre du temps,

«c'est le choix

du travail et de l'exercice:

«être libre en un mot

n'est pas ne rien faire,

«c'est être seul arbitre

de ce qu'on fait

ou de ce qu'on ne fait point.»

Comprenez-vous, amis?


HENRI

Bof...


GARRIS

Bien moi, j'ai compris...

j'ai compris

qu'être libre, c'est...

C'est comme on vit nous.


AMÉDÉE

Exactement!


AMÉDÉE se lève et crie.


AMÉDÉE

Nous sommes

les derniers hommes libres!


HENRI et GARRIS lui lance un drôle de regard.


AMÉDÉE

Je suis bien

content d'être venu.


HENRI ET GARRIS

(Imitant AMÉDÉE)

Quelle aventure!


Plus tard, le train siffle au loin. HENRI, GARRIS et AMÉDÉE se dirigent vers celui-ci pour y monter.


TANE

Allez, montez!

Dépêchez-vous! Allez!


GARRIS remarque les chaussures d'HENRI sur la voie ferrée. Celle-ci se sont fait écraser.


AMÉDÉE

Il a vraiment

pas de chance, Riton.


GARRIS

Mais cite-moi

un seul imbécile au monde

capable d'abandonner

ses godasses

sur les rails d'un train!


HENRI

Mais je m'en fous

de mes galoches, moi, hein!

Comme ça, elles ne me font

plus mal aux pieds, voilà!

Allez, grimpe!

T'es content?


GARRIS

Allez, hop!


GARRIS aide AMÉDÉE à monter.


GARRIS

Allez...


Plus tard, une fois le train en gare, TANE vient voir HENRI et GARRIS. Il tient un dindon sauvage.


TANE

La pauvre, elle s'est

jetée sous ma machine

juste à l'entrée

du hameau du Voux.

Hé, tiens.

Pour tes gosses, Riton.

Oh, tu descends pas

boire le coup?


HENRI

Il paraît que

j'ai pas le droit.


GARRIS

Il va pas rentrer

à la buvette pieds nus?

Il aurait l'air d'un mendiant.

Il nous ferait honte.


TANE

Il a raison.

Ses pieds sont pas très propres.


HENRI

Et ta gueule, gros lard,

tu crois qu'elle est propre?


GARRIS

Allez, Amédée, tu viens?


Plus tard, GARRIS et AMÉDÉE sont de retour auprès de HENRI. GARRIS remplit son verre.


GARRIS

Tu crois pas que

je t'aurais oublié, non?


HENRI cale son verre et en redemande.


GARRIS

Fais risette d'abord.


HENRI

(Souriant bêtement)

Hé hé!


GARRIS

Tu sais qu'il m'en faut

de la patience avec toi.


HENRI

Patience et verre de blanc

font plus que force

ni que rage, hein?


CRI-CRI (Narratrice)

Le dindon de Tane, moi,

je ne l'ai jamais goûté.

C'était le début

de juin, je crois.

Je me souviens surtout

de l'odeur des cataplasmes.


CRI-CRI est couchée dans un lit et GARRIS lui applique un cataplasme sur le torse. CRI-CRI pousse un long soupir.


GARRIS

Ça pique?


CRI-CRI hoche la tête.


ÉMILIE

Voilà ce que c'est d'aller

vadrouiller sous la pluie, hein?

Maintenant, sa robe,

elle est bonne à jeter.


HENRI

Je lui en rachèterai une belle

avec l'argent des escargots.


ÉMILIE

Hé, attends,

mon chapeau d'abord, hein?

Ça fait des mois

que je te le réclame!

De quoi j'ai l'air, moi,

comme ça en ville, sans chapeau?


GARRIS

(Chuchotant à CRI-CRI)

Je te l'achèterai, moi, ta robe.


Plus tard, HENRI et GARRIS sont se dirigent vers le quai au marais.


HENRI

Hé, GARRIS, tu crois qu'elle

est beaucoup malade, ma petite?


GARRIS

Elle a pris froid

et elle est pas bien costaude.

Heureusement,

c'est la belle saison.

Au soleil, tout s'arrange.


En ville, un marché public a attiré plusieurs personnes.


VENDEUR

Achetez des belles tomates!


VENDEUSE

Allez, madame,

un petit bouquet de fleurs!


CLIENT

Il est beau ce melon.


CLIENT

Elle est belle,

elle est belle, la laitue!


GARRIS

Des escargots,

messieurs, dames?


CLIENTE

Ils sont beaux,

vos Bourgognes!


GARRIS

Cueillis d'hier,

a dégorgé toute la nuit

et lavés de ce matin:

1 franc la douzaine.


CLIENT

C'est pas tous les jours.


CLIENTE

Quatre douzaines.


GARRIS

C'est parti.


CLIENTE 1

Quatre douzaines

pour moi aussi.


GARRIS

Tout de suite, madame.

Il y en aura pour tout le monde.


MARIE

Bonjour,

monsieur l'accordéoniste.


GARRIS

(Surpris)

Bonjour, Marie.


MARIE

Vous vendez des escargots,

maintenant?


GARRIS

Je vends un peu de tout.

C'est selon le temps.

Vous en voulez?


MARIE

Oh bien non, je peux pas.

C'est pas sur la liste

de ma patronne.


CLIENTE

Et mes quatre douzaines?


GARRIS

Bien sûr, madame,

ils vont pas s'envoler.


MARIE et GARRIS rigolent.


GARRIS

Je vous ai attendue, vous savez?


MARIE

Ah oui? Pourquoi?


GARRIS

Vous deviez venir nous voir.


MARIE

J'ai pas beaucoup

de temps libre.

Mais je viendrai,

vous pouvez en être sûr.


GARRIS

Vous aimez

les boucles d'oreille?


MARIE

Oui.


GARRIS

Riton?


HENRI

Oui?


VENDEUSE

Allez, allez, allez,

regardez les belles fleurs!


GARRIS

Tenez, madame.

Merci beaucoup.


HENRI arrive au kiosque de GARRIS.


GARRIS

Tiens, prends ma place.

1,5 franc la douzaine.


HENRI

Bonjour, Marie.


MARIE

Bonjour.


GARRIS entraîne MARIE plus loin. Une cliente arrive devant le kiosque.


CLIENTE 2

Bonjour. Combien la douzaine?


HENRI

2 francs, c'est pas cher pour

le mal que je me suis donné.

Une douzaine?


CLIENTE 2

Eh bien... Eh bien, d'accord.


Plus loin, MARIE essaie des boucles d'oreille.


GARRIS

Je pense que les bleues

vous vont mieux.


MARIE

Oui, vous croyez?


VENDEUR

Monsieur a tout à fait raison.

C'est celles-là, sans hésiter.


MARIE

Alors les bleues.


GARRIS

(Payant)

Tenez.


VENDEUR

Au revoir, les amoureux.


MARIE et GARRIS rigolent, puis s'en vont.


MARIE

Pourquoi vous m'avez

offert ces boucles?


GARRIS

Parce que ça me fait plaisir.


Les cloches d'une église sonnent au loin.


MARIE

11h!

Je vais être en retard.

J'irai vous voir, c'est promis.


GARRIS

Bientôt?


MARIE

Dès que je serai libre

assez longtemps. Au revoir!


MARIE et GARRIS se serrent la main.


GARRIS

Oui... Au revoir.


MARIE

Merci, hein!


HENRI

Oh bien alors?

Ça va, Don Juan?


GARRIS

Je vais reprendre ma place.


HENRI

Pour quoi faire? Hein?

Il n'y en a plus d'escargots.

Même à 2,5 francs,

il n'y en a plus.


GARRIS et HENRI regardent MARIE s'éloigner. Elle rejoint son amoureux.


HENRI

Bon, ça veut pas dire

grand-chose, tu sais.


GARRIS

Non...

Non, ça veut même

rien dire du tout.


De retour au marais, GARRIS montre à CRI-CRI une robe.


GARRIS

Je viens de l'acheter

pour toi au marché.

Elle te plaît?


CRI-CRI

Elle est belle.


ÉMILIE

C'est du bon.

Il tient sa parole lui au moins.

(S'adressant à HENRI)

C'est pas comme toi

pour mon chapeau.


HENRI

Mais tu l'auras, ton chapeau.

Tu pourras dormir avec.

Tu pourras même l'emporter

dans ta tombe.


GARRIS

(S'adressant à CRI-CRI)

Je vais te faire

un autre cataplasme.


CRI-CRI

Je veux mon ballon.


ÉMILIE

(Criant)

Pierrot! Jojo!

Le ballon ici tout de suite!

Et dépêchez-vous, hein!


HENRI

La preuve que mauvais

caractère, bon coeur, hein.


ÉMILIE revient avec un ballon.


ÉMILIE

Tiens, ma petite Cri-Cri.


Plus tard, GARRIS est dans sa cabane. Il peint des boucles d'oreille au portrait que lui a donné MADAME MERCIER. PÉPÉ vient lui rendre visite.


PÉPÉ

Excusez-moi, je vous dérange?


GARRIS

Non. Non, pas du tout.

Entrez, M. Richard.


PÉPÉ

Ha ha, pas de «monsieur».

Pépé, comme tout le monde.

Ou alors bonhomme,

comme vous dites, hein? Ha ha!

(Lui tendant une bouteille)

Tiens.

Un cadeau de ma réserve

personnelle.


GARRIS

J'en connais un à qui

ça va faire plaisir.


PÉPÉ

C'est vous qui avez peint ça?


GARRIS

Non.

Non, je voulais juste faire

une petite retouche.


PÉPÉ

Pourquoi?


GARRIS

Pour que ça ressemble plus

à quelqu'un que je connais.


PÉPÉ

Elle doit être bien jolie,

cette jeune femme.


GARRIS

Asseyez-vous.


PÉPÉ

Votre ami Riton n'est pas là?


GARRIS

Ah non, il est

à la grenouille.


PÉPÉ

À la grenouille?

Où ça?

À l'étang des Trois Curés?

J'y vais! Une gaule et ma ligne!


GARRIS

Mais prenez ma canne dehors,

elle est toute montée.

Attendez, je vais

vous donner un hameçon.


PÉPÉ

Oh, pas besoin!

(Excité)

Ha ha!

Oh là là! Ha ha!


GARRIS

Ah bon?

Dites, Pépé, on joue pas.

On a une commande

de 20 douzaines

pour le Grand Hôtel demain soir.


PÉPÉ

Tu me connais pas, fiston.

Tu sais pas qui

c'est La Rainette.


PÉPÉ rejoint HENRI près de l'étang.


PÉPÉ

(Chuchotant)

Voilà du renfort.


HENRI

(Chuchotant)

Je t'ai pas entendu venir.


PÉPÉ

(Chuchotant)

Je peux prendre

une grenouille?


HENRI

(Chuchotant)

Sers-toi.


PÉPÉ ramasse une grenouille dans le filet, la frappe contre une pierre et lui retire sa peau. Il entreprend ensuite de l'accrocher à sa ligne.


HENRI

(Chuchotant)

Tu mets pas d'hameçon?

Tu mets pas d'hameçon?


PÉPÉ

(Chuchotant)

Non, pas la peine.

Parce que l'hameçon,

ça les esquinte.


PÉPÉ lance sa ligne à l'eau et attrape aussitôt une grenouille. Il en attrape ainsi plusieurs en peu de temps.


HENRI

(Chuchotant)

Mais comment tu fais, hein?


PÉPÉ

(Chuchotant)

C'est pas difficile.

Je te montrerai.


HENRI

(Chuchotant)

Ouh là là... Bon Dieu,

faut que Garris voie ça.

Sinon, il va pas me croire.

De toute façon, il me croit jamais.


Pendant ce temps, AMÉDÉE rend visite à GARRIS.


AMÉDÉE

Oh oh?

T'es malade?


GARRIS

Non.


AMÉDÉE

Pourquoi tu restes allongé

comme ça dans le noir

alors qu'il fait beau

dehors? Ça te ressemble pas.


GARRIS

Des fois, on a

besoin de réfléchir.


AMÉDÉE

Ah ça, c'est vrai.

Les gens ont perdu

l'habitude de réfléchir.

Mais faut pas en abuser.

C'est comme le vin.

On peut méditer sans

le secours de la boisson.


GARRIS

Tu vas me sermonner

longtemps comme ça?


AMÉDÉE

Lève-toi, je...

j'ai besoin de ton avis.


AMÉDÉE sort un gros bouquin et le dépose sur la table à l'extérieur.


GARRIS

Qu'est-ce que c'est

que ce gros bouquin?

Toute l'histoire du monde?


AMÉDÉE

Je voulais ton avis pour

faire retapisser ma chambre.

Tu comprends, je voudrais

des fleurs dans une chambre,

mais pas trop grandes,

pas trop criardes.

Des fleurs qui me laissent

écouter ma musique.


AMÉDÉE ouvre son bouquin et commence à le consulter.


GARRIS

Alors, c'est pas comme ça

qu'il faut choisir.

Regarde.

(Criant)

Vive l'anarchie!


GARRIS ouvre une page au hasard.


GARRIS

C'est ça qu'il te faut.


AMÉDÉE

Des myosotis?

Des myosotis, tu crois?


GARRIS

Sûr.


AMÉDÉE

Des myosotis...

Mais oui, des myosotis.

Tout va bien avec les myosotis.

Mozart, Bizet, Haendel...

Louis Armstrong...

Ah, merci, ami!

Tu me tires d'un

grand dilemme. Merci.


GARRIS

Faut rien exagérer. J'ai juste

le coup d'oeil pour ces choses.


HENRI

Hé, venez voir!

Il en a pris 120! 120!

Et sans hameçon! Vite, venez!


GARRIS

Viens, Amédée,

il faut voir ça.


HENRI, GARRIS et AMÉDÉE viennent voir PÉPÉ qui continue d'attraper des grenouilles.


HENRI

(Chuchotant)

Je t'avais dit, hein.


PÉPÉ

Voilà.

Dix ans plus jeune, je les

aurais eues vos 20 douzaines.

Mais alors là, là...

Là, je suis fatigué.


HENRI

T'en as pris combien

en fin de compte?


PÉPÉ

Ça, je sais pas.

J'ai pas compté.

Je sais pas compter.

Mais pour l'argent...

C'est...

C'est ma femme à la maison

qui s'occupait de tout ça.

Bon, en tout cas,

pour la pêche à la grenouille,

j'ai pas perdu la main.


HENRI

Ah, ça...


Le soir venu, HENRI, GARRIS, PÉPÉ et AMÉDÉE écoutent de la musique d'un gramophone. AMÉDÉE fait semblant de jouer de la trompette.


ÉMILIE

Oh!

C'est pas bientôt fini, oui,

avec cette musique de nègres!

Moi, ça me donne mal à la tête!


La chanson se termine.


AMÉDÉE

C'est sublime, non?

Ha ha! Je vous le remets?


HENRI

Ah non, non! Non, non, non!

Sinon, Émilie va se ramener avec

son battoir et le phono, boum!


AMÉDÉE

Bon, il faut

que je change l'aiguille.

Pour rien au monde

je voudrais abîmer ce disque.


GARRIS

T'as dit que c'était quoi?


AMÉDÉE

West End Blues.

Le trompettiste, c'est Louis

Armstrong, le meilleur de tous.


PÉPÉ

Ah...


HENRI

Allez! à la santé

de Pépé la Rainette!

L'as des as de la grenouille!


PÉPÉ

Ho ho! À l'amitié.


GARRIS

À l'amitié.


HENRI

À l'amitié. Oh, hé! Hé!

J'ai une idée.


GARRIS

Je te crois pas.


HENRI

Mes grenouilles sont pas mal

amochées avec l'hameçon.

Alors, pour le Grand Hôtel...

Si on les mangeait ce soir?


GARRIS

Pardon, je te crois.

Ça, c'est une bonne idée.


HENRI

Hein? Qu'est-ce que

t'en dis, Pépé?


PÉPÉ

Bien... Oui.


HENRI

Ah! T'es peut-être

attendu chez toi.


PÉPÉ

Bien, je m'en fiche

qu'on m'attende.

Mon gendre va râler, tant mieux.

Ma fille va me faire la bouche

pendant trois jours.

Au moins,

je ne l'entendrai plus.


GARRIS

Et toi, Amédée?


AMÉDÉE

Oh, moi...

Personne ne m'attend jamais

puis j'ai jamais mangé

de cuisses de grenouille.

Ça me plairait d'essayer.


PÉPÉ

Alors, c'est moi

qui fais la cuisine!


GARRIS

Bien, d'accord. Riton

dépiaute les grenouilles.

Moi, je m'occupe du feu

et Amédée met le couvert.


HENRI

Eh bien voilà.


Les enfants d'HENRI arrivent à ce moment.


PIERROT PIGNOL

Garris!

C'est Cri-Cri!


JOJO

Elle voudrait voir

le monsieur riche.


PIERROT PIGNOL

Tais-toi. Elle voudrait

voir le monsieur riche.


PÉPÉ

Le monsieur riche,

il s'appelle Pépé.

Et va dire à Cri-Cri que je

finis mon verre et que j'arrive.


PIERROT PIGNOL

On y va.


Les deux enfants s'en vont aussitôt.


GARRIS

C'est quoi votre prénom?


PÉPÉ

Bien, j'ose pas dire.

Je voudrais pas

gâcher la soirée.

Hyacinthe.


HENRI éclate de rire.


PÉPÉ

Mais je vous interdis

de m'appeler comme ça! Ah oui.

Et toi, fiston, si tu voulais

me faire un grand plaisir, hein,

bien, cesse de me dire «vous»,

comme si je sortais

de la cuisse de Jupiter.

J'ai vécu bien plus longtemps

que toi, moi, dans ce marais.


GARRIS

Excuse-moi, Pépé.

Mais tu sais, il y a pas

de honte à être riche,

surtout quand on l'a gagné

avec ses mains.


HENRI

J'aimerais bien

être riche, moi, hein.


PÉPÉ

J'ai jamais été aussi riche

que quand je vivais ici.


Plus tard, PÉPÉ va rencontrer CRI-CRI.


PÉPÉ

Tu voulais me parler,

mon poussin?


CRI-CRI

J'ai pas pu aller jouer

avec Pierrot de la ville

dans le parc.

J'avais promis.

J'avais promis...


PÉPÉ

Eh bien, je lui expliquerai

que tu étais malade.

C'est ça que tu veux?


CRI-CRI

Oui.


PÉPÉ

Mais c'est vrai que je

l'ai trouvé un peu triste.


CRI-CRI

Tu l'as trouvé un peu triste?

Mais pas trop quand même?


PÉPÉ

Non. Bien...

Je vais lui dire que

tu vas bien te soigner.

Et si tu te soignes bien,

eh bien, jeudi prochain, tu

pourras jouer au parc avec lui.


CRI-CRI

Mais est-ce que le monsieur

gardien me laissera rentrer?


PÉPÉ

T'inquiète pas. Je serai là.

Et personne t'empêchera

de rentrer.

Allez, à jeudi, mon poussin.

(Saluant ÉMILIE)

Au revoir, madame.


ÉMILIE

Hé, dites à Riton que

s'il rentre pas avant

que les gosses soient couchés,

il peut aller dormir dehors.


PÉPÉ

Je lui dirai, madame.


CRI-CRI

Pourquoi t'es toujours

méchante, maman?


ÉMILIE

Je sais pas.

Je sais pas...


PÉPÉ rentre chez lui. Il est accueilli par MARTHE.


MARTHE

Tu sais l'heure qu'il est?

Hein? Tu sais l'heure qu'il est!


PÉPÉ

M'en fiche, ha!


MARTHE

Non, mais dis donc...

T'as bu?


PÉPÉ

Du pomerol. Excellent.


MARTHE

Et t'étais où?

Dis-moi où t'étais.


PÉPÉ

Avec des amis.


MARTHE

Hum! Tu n'as pas d'amis.


PÉPÉ

Justement, j'ai des amis.


MARTHE

Et c'est qui ces amis?

Des gens de là-bas,

hein, je suppose?


PÉPÉ

(Criant)

Ne parle pas si fort!

Tu vas... Tu vas

réveiller tout le monde.

(Retrouvant son calme)

C'est marrant, cette...

cette manie de

s'exprimer dans des...


PÉPÉ retire ses chaussures. Il sort de sa commode une couverture.


MARTHE

Ah non, hein.

Pas cette horreur, hein? Ah non.


PÉPÉ

Tiens, respire un peu

comme ça sent bon,

les souvenirs.


PÉPÉ brandit la couverture près de MARTHE qui pousse un cri de dégoût.


PÉPÉ

Et tu sais ce que...

tu sais ce que

j'ai mangé ce soir?


MARTHE

Non.


PÉPÉ

Des grenouilles.


MARTHE

Vivantes?


PÉPÉ

Vivantes.


MARTHE sort de la chambre, dégoûtée.


PÉPÉ

(S'amusant)

Ha! Bourricot, bourricot.

(Pour lui-même)

Tu vois, c'est pas

si difficile, hein,

d'avoir la paix.


Dans la prison, JOSEPH est escorté par un gendarme pour une rencontre avec son avocat.


AVOCAT

Bonjour, Joseph.

Vous avez l'air en pleine forme.


JOSEPH

J'ai l'air de rien du tout.

Qu'est-ce que

tu veux me dire, bavard?


AVOCAT

Eh bien, voilà.

J'ai des nouvelles...

assez mauvaises,

je ne peux pas vous le cacher.

Mais peut-être, peut-être,

j'en ai aussi une bonne.

Je ne dis pas que c'est certain.


JOSEPH

Accouche

de ce qui est certain.


AVOCAT

J'ai plaidé au civil

de mon mieux.

J'avais même pensé...


JOSEPH

Le résultat de cours, c'est

tout ce que je veux savoir.


AVOCAT

Eh bien...

pour payer les dommages

et intérêts de tous les gens,

votre compte en banque

n'a pas suffi.

On a saisi

et mis en adjudication...


JOSEPH

Pas la maison de ma mère

quand même.

La maison de ma mère?


AVOCAT

Écoutez, Joseph, votre mère

est morte depuis des années.


JOSEPH

Et alors?

Je l'avais achetée pour elle.

On a qu'une mère, merde!


JOSEPH donne un violent coup de poing sur la table.


GENDARME

S'il te plaît, Jo.

Sois gentil.


JOSEPH

Je n'ai plus rien.


AVOCAT

Joseph, vous ne voulez même

pas entendre la bonne nouvelle?


JOSEPH

Que si je suis sage

comme une image,

j'aurai peut-être

une réduction de peine?

Parce que je suis poli,

je te dis pas

où tu peux te la mettre,

ta réduction.

Je te souhaite bien du plaisir.


De son côté, GARRIS est assis sur le quai. Il entend des pas derrière lui.


GARRIS

C'est vous, Marie?


MARIE

Comment vous avez deviné?


GARRIS

(Se retournant vers elle)

J'avais envie que vous veniez.

Alors, ça pouvait être que vous.


MARIE

J'aime bien votre sourire.

Alors, vous me trouvez comment?

Mieux ou moins bien?


GARRIS

J'aime mieux

votre vraie couleur.

Mais... c'est joli

aussi comme ça.


MARIE

(Parlant des boucles d'oreille)

Je les adore,

je les mets tout le temps.

Vous vivez ici depuis longtemps?


GARRIS

Bientôt 12 ans.


MARIE

Ouf! Et vous avez jamais eu

envie de partir?


GARRIS

Si. Souvent.


MARIE

C'est beau.

Mais pourquoi

vous êtes pas parti?

Montrez-moi votre maison.


GARRIS fait visiter sa cabane à MARIE.


MARIE

(Apercevant le portrait au mur)

C'est le portrait

de votre petite amie?


GARRIS

J'ai pas de petite amie.


MARIE

Pourtant,

vous avez dû en connaître

des femmes dans votre vie, non?


GARRIS

Quelques-unes,

mais ça n'a pas compté.


GARRIS et MARIE s'assoient à table.


MARIE

Pourquoi vous vivez seul?

Pourquoi vous êtes pas marié?


GARRIS

Sûrement parce que

j'ai pas rencontré

celle qu'il me fallait.

Mais vous en posez,

des questions.

Je vais vous en poser une, moi.

Qui c'était ce soldat

l'autre jour, au marché?


MARIE

Bébert?

Un camarade, rien de plus.


GARRIS

Eh bien, voilà.

Ne vous énervez pas.

C'est exactement

ce que je me suis dit.


GARRIS sert un verre à MARIE.


MARIE

J'ai veillé très tard

la nuit dernière.

Mes patrons donnaient une

réception et l'alcool m'endort.


GARRIS

Allez, juste une goutte.

Pour faire la paix.


MARIE

Je suis pas fâchée

contre vous, vous savez.

Mais je veux pas que

vous vous imaginiez des choses.

Jamais j'irais avec un homme

sans la bague au doigt, jamais.

Vous me croyez?


GARRIS

Bien sûr, je vous crois.


MARIE

Bon, bien, à la vôtre.


GARRIS

Je peux fumer?


MARIE

Mais tant que vous voulez.


Les deux enfants d'HENRI appellent GARRIS.


PIERROT PIGNOL

Garris, Garris! Viens!


GARRIS

Vous m'excusez deux minutes?

Les voisins sont partis

en course,

faut que je surveille

leurs gosses.


GARRIS va voir les deux enfants dehors.


GARRIS

Qu'est-ce qu'il y a?


PIERROT PIGNOL

C'est Cri-Cri.

Elle est partie.


GARRIS

Où ça?


JOJO

Par là!


GARRIS court vers la direction indiquée. Il trouve sur le chemin une poupée, puis plus loin il trouve CRI-CRI, transie de froid, appuyée contre un arbre.


GARRIS

Viens, ma fille.

viens, là, c'est fini.


GARRIS donne ensuite des indications aux deux enfants.


GARRIS

Courez vite chercher

le Dr Legars,

la maison juste en bas

de la côte qui mène

en ville.

(S'adressant à CRI-CRI)

C'est fini.


Plus tard, DOCTEUR LEGARS ausculte CRI-CRI.


DOCTEUR LEGARS

Tousse.


CRI-CRI tousse.


DOCTEUR LEGARS

Encore.


GARRIS

C'est grave, docteur?


DOCTEUR LEGARS

Si ça tourne à la pneumonie,

c'est embêtant.

Il lui faut tout de suite

des médicaments.


HENRI et ÉMILIE arrivent à ce moment.


ÉMILIE

Qu'est-ce qu'elle a fait

encore, la petite?


GARRIS

Rien. Vous voyez bien,

elle est malade.


HENRI

Oh, ma petite Cri-Cri.

Pas trop de remèdes, docteur.

On a plus le sou.


GARRIS

Assez pour acheter

un chapeau ridicule.

Donnez à Cri-Cri ce qu'elle doit

prendre, je paierai les remèdes.


GARRIS rentre ensuite chez lui. MARIE n'y est plus.


GARRIS

(Monologuant intérieurement)

Tout ça, c'est de la faute

de ce Riton de malheur.

Riton, toujours Riton.

Ah, il m'aura pourri la vie,

celui-là.

Un boulet.

Voilà ce qu'il est, Riton, un boulet.

En plus, il est bête.

Il est bête!

Il pouvait pas surveiller

ses gosses lui-même, non.

Il fallait qu'il aille en ville

juste aujourd'hui, bien sûr.

Mais c'est fini,

c'est fini tout ça.

Dès que la petite est rétablie,

je prends mon barda,

je m'en vais. N'importe où.

Loin d'ici,

de M. Pignol et de sa famille.

Et Marie.

Elle s'est même pas reconnue

sur le portrait, Marie.

Elle a dû partir fâchée,

il y a de quoi.

Pour une fois

qu'elle vient me voir,

je la plante là

comme un malpropre

et je ne reviens plus.

Merde! Merde...


VOIX D'HENRI

Garris! Garris!

Faut que tu viennes.


GARRIS

Fous le camp, je veux la paix.


HENRI

C'est pour Cri-Cri.

Je lui ai donné son sirop,

mais pour les comprimés,

j'arrive pas à m'en sortir.


GARRIS

Débrouille-toi, je te dis.

Je veux la paix.


HENRI, découragé, s'assoit sur le banc près de la porte de la maison de GARRIS. Ce dernier ouvre la porte.


GARRIS

Allez, viens, casse-pieds.


Un autre jour, CRI-CRI est alitée à l'extérieur de la maison, pendant que ses frères s'amusent avec un cerf-volant. HENRI, ÉMILIE et PÉPÉ sont auprès de CRI-CRI.


PIERROT PIGNOL

Plus haut, plus haut!

Plus haut! Ouais!

Passe-le-moi.


JOJO

Mais non!


PIERROT PIGNOL

Vas-y, plus haut, plus haut.

Tiens-le bien.


HENRI

C'est toi qui as fabriqué

ce cerf-volant, Pépé?


PÉPÉ

Bien, faut bien s'occuper.

Depuis que mon Pierrot est

parti en vacances, je m'ennuie.


HENRI

J'en connais une autre

qui s'ennuie bien de lui aussi.


PÉPÉ

Ah. Ha, ha!


HENRI

Merci, Pépé, pour les...


PÉPÉ

Ah, bien dis donc,

ça me fait plaisir, hein.


ÉMILIE

Ça nous changera

un peu des fayots. Hum?


PÉPÉ

Et Garris, comment il va?


HENRI

On le voit pas en ce moment.


PÉPÉ

Ah bon? Et pourquoi?


HENRI

Écoutez, Garris, des fois,

il a besoin d'être seul

et dans ces moments-là,

vaut mieux

le laisser tranquille.


ÉMILIE

Je vais te dire, moi.

Bien, ton Garris,

il est amoureux. Voilà.


HENRI

Peut-être.

Ça te regarde pas, ça.


GARRIS est en ville. Il s'arrête près de la maison où travaille MARIE. Une voisine l'interpelle.


VOISINE

C'est les Loiseau

que vous voulez voir?

Ils sont partis

à Nice pour l'été.


GARRIS

Plus exactement,

c'est la domestique

que je voulais voir, madame.


VOISINE

Marie? Ils l'ont

emmenée avec eux.


GARRIS

Ah. Et ils vous ont pas dit

quand ils rentraient?


VOISINE

Les autres années, ils

reviennent parfois en septembre,

parfois en octobre.


GARRIS

Merci, madame.


VOISINE

Il y a pas de quoi.


Plus tard, GARRIS est de retour chez lui. CRI-CRI vient lui rendre visite.


GARRIS

Cri-Cri.

Oh, ce que ça fait plaisir

de te voir à nouveau

comme avant.


CRI-CRI

Je peux te dire quelque chose?


GARRIS

Bien sûr.


CRI-CRI

C'est à propos de Pierrot.


GARRIS

Ton frère?


CRI-CRI

Non, Pierrot de la ville.

Je crois bien

que je suis amoureuse.


GARRIS

Ah bon? Et t'en es sûre?


CRI-CRI

Eh bien, non.

Ça fait quoi

quand on est amoureux?


GARRIS

Et pourquoi

tu me demandes ça à moi?


CRI-CRI

Parce que toi aussi,

t'es amoureux.


GARRIS

Et qui est-ce qui t'a dit ça?


CRI-CRI

Maman.

Elle a dit qu'on ne te voit

plus parce que t'es amoureux.

Ça fait quoi? On est content

et on est triste, c'est ça?


GARRIS

Oui.

Oui, c'est à peu près ça, oui.

Tu sais que

t'es intelligente, toi.


PÉPÉ arrive à la fonderie et salut au passage un employé.


PÉPÉ

M. Raymond, ça va?

(Saluant un autre employé)

Salut, Ferrardin.


FERRARDIN

Ah, salut, Hyacinthe.

Ah, te voilà bien beau, toi, là.


PÉPÉ

Bien oui, je suis obligé

par ma fille, tu le sais bien.


FERRARDIN

Ah, oui, oui, oui.


PÉPÉ

Qu'est-ce que tu paries

que je sais encore faire ça?


FERRARDIN

Tiens.


FERRARDIN tend une tige à PÉPÉ. Ce dernier l'insère dans une machine pour la sabler.


PÉPÉ

Regarde.


FERRARDIN

Ah, bien, tu te défends

encore très bien.


PÉPÉ

Tu te rappelles quand

on faisait ça ensemble?


FERRARDIN

Ah! Si je me rappelle...

Il me semble que c'était hier.


PÉPÉ jette un regard de mépris vers LAURENT, son gendre, qui vient d'entrer dans la fonderie.


FERRARDIN

Alors, qu'est-ce qu'il

me vaut le plaisir?


PÉPÉ

Bien, j'ai un service

à te demander.


FERRARDIN

Oui.


PÉPÉ

Je voudrais que tu me

remplisses un chèque au porteur.


FERRARDIN

C'est facile, ça.


PÉPÉ

Facile?


FERRARDIN

Oui.

T'as...


PÉPÉ

Oui.


PÉPÉ tend un chèque et une plume à FERRARDIN.


FERRARDIN

Voilà.

Combien?


PÉPÉ

1000 francs.


De son côté, GARRIS est chez lui en train de se raser, quand HENRI vient le rejoindre.


HENRI

Où tu vas?


GARRIS

Où tu veux que j'aille?

Travailler, tiens.

Pour la batteuse chez Testud,

ils ont besoin de bras.


HENRI

Plus besoin

d'aller travailler,

Pépé m'a donné un chèque.

Voilà!


GARRIS

Fais voir.

1000 francs? Mais c'est

trop, ça. C'est, c'est...

C'est pas honnête.

On pourra jamais lui rembourser.

C'est pas mon genre.


HENRI

Mais il veut pas

qu'on le rembourse.


GARRIS

Les gens du marais,

ça vit de l'air du temps.


GARRIS range le chèque dans une boîte métallique.


GARRIS

Les bourgeois aiment pas ça

que vous pensez

que c'est pas régulier.

Ça paraîtra louche

et Pépé aura des ennuis

avec sa famille.

Ce soir, on lui ramènera

son chèque.


HENRI

Bien, il n'empêche

que ça m'arrangeait, moi,

ces 1000 francs, hein?


GARRIS sort de chez lui et s'en va. HENRI l'accompagne dehors, mais demeure sur le balcon, tandis que la conversation se poursuit.


GARRIS

Mais tu manqueras de rien.

Je travaillerai.

Je livrerai du charbon.


HENRI

Le charbon,

c'est trop dur pour moi.


GARRIS

J'ai dit:

«Je» livrerai du charbon.

Toi, t'iras à la pêche.


Une fois que GARRIS est parti, HENRI rentre dans la maison de ce dernier et reprend le chèque dans la boîte métallique.


HENRI

Son genre, pas son genre,

eh bien, moi,

je suis du genre humain,

moi. Voilà.


De retour chez lui, HENRI déchire un bout de tissu pour s'en faire une cravate.


HENRI

Et voilà.


HENRI crache sur ses vêtements et essaie de les nettoyer.


HENRI

(S'adressant à ÉMILIE)

T'as pas un peu de cirage?


ÉMILIE

Du cirage?

On a pas de quoi manger

et monsieur demande du cirage.


HENRI

T'as vraiment

mauvais caractère.


HENRI s'en va.


Plus tard, HENRI passe devant la ferme de TESTUD où travaille GARRIS. Un employé l'aperçoit au loin.


EMPLOYÉ

Dis donc, il est sapé

comme un bourgeois, Riton!


GARRIS

(Apercevant HENRI)

Oh, le vicieux.


GARRIS va voir TESTUD, son patron.


GARRIS

Dis donc, Testud,

je peux m'en aller une heure?

Je travaillerai

plus tard ce soir.


TESTUD

Vas-y, mon gars.


HENRI passe près de la banque et aperçoit devant celle-ci PHILOSOPHE.


HENRI

Ah non, pas lui!


HENRI rebrousse chemin. GARRIS se trouve tout juste derrière lui.


GARRIS

Mais où tu vas?


HENRI

Bien... Je me promène.

Je passais par là.


GARRIS

Oui, bien sûr.

Et puis t'as mis une cravate.

Le chèque.


HENRI

De toute façon, on peut pas

le toucher, il y a le Nègre.

Banania.


GARRIS

C'est de lui que t'as peur?


HENRI

Bien...


GARRIS

Viens.


GARRIS va rencontrer PHILOSOPHE.


GARRIS

Salut, bonhomme.


PHILOSOPHE

Salut, bonhomme.

Vraiment content de te voir.


PHILOSOPHE fait une grimace à HENRI, lorsque celui-ci passe devant lui.


HENRI

Ah! Laisse. Ça va pas, non?


PHILOSOPHE s'amuse.


GARRIS et HENRI entrent dans la banque. GARRIS s'adresse au commis derrière le comptoir.


GARRIS

Monsieur.


COMMIS DE LA BANQUE

Alors, 1000 francs au porteur.

C'est ça?


Le commis de la banque compte rapidement les billets.


HENRI

(Impressionné)

Oh, dis donc.


Le commis de la banque donne ensuite les billets à GARRIS.


GARRIS

Dis merci au monsieur.


HENRI

Merci beaucoup, monsieur.

(S'adressant à GARRIS)

Et maintenant?


GARRIS

On s'est fait payer le chèque,

c'est ce que tu voulais.


HENRI

Oui.


GARRIS

Eh bien, maintenant, on va

rendre son argent à Pépé.


HENRI

Quoi?


Quelques instants plus tard, MARTHE ouvre la porte à GARRIS et à HENRI.


MARTHE

(Méfiante)

Bonjour.


GARRIS

(Chuchotant à HENRI)

Casquette.

On est des amis de Pépé.

Il est là?

On voudrait lui parler.


MARTHE

Non, mais...

Il est allé faire une course.

Il va pas tarder.


GARRIS

Bon, on va l'attendre dehors.


MARTHE

Oui.


PÉPÉ arrive à ce moment.


PÉPÉ

Non. Oh bien, ça alors!

Ça, c'est une surprise.

Ce sont des amis. Ha, ha! Mais

oui, mais installe-les au salon!

Allons. Installez-vous, hein.

Mettez-vous à votre aise,

asseyez-vous. Ha, ha!

Berthe, l'apéro!


GARRIS

On voulait pas

te déranger, Pépé.


PÉPÉ

Ah, mais vous me dérangez pas.

Pas du tout!

Alors, qu'est-ce qui vous amène?


GARRIS

Hum...


GARRIS redonne son argent à PÉPÉ.


GARRIS

Voilà.


PÉPÉ

Qu'est-ce que c'est que ça?


GARRIS

C'est ton argent, Pépé.


PÉPÉ

Mais alors, mon argent,

mais oui.

Mais pourquoi tu me le rends?

Bien, c'est mon argent.

Je peux en faire ce que je veux.


BERTHE entre dans la pièce.


PÉPÉ

Berthe, soyez gentille,

posez ça là et laissez-nous.


GARRIS

Il faut que

tu nous comprennes, Pépé.

On est peut-être

que des gagne-misère,

mais on a notre orgueil.

Si quelqu'un fait

quelque chose pour nous,

il faut qu'on le rembourse.

Sinon on n'est même

plus des gagne-misère.

On est des peigne-culs.


PÉPÉ

Non. Je comprends pas.


GARRIS

Alors, c'est que t'as oublié.


LAURENT entre à son tour dans la pièce.


LAURENT

Bonjour, père.

Je vous dérange?


PÉPÉ

Mais non, mon gendre!

Non, non, pas du tout.

Au contraire. Ha, ha!

Je vous présente des amis:

M. Garris, M. Riton.

Ce sont des gens du marais.

Comme moi.

Ils sont venus ici

tous les deux ce soir

pour me rendre l'argent

que je leur avais prêté.

Vous voyez, ils le rendent.

Les gens du marais

sont honnêtes.

Pas comme tous ces clients à qui

vous faites des courbettes.

Pas vrai, Laurent?

Je vous raccompagne, mes amis.

C'est pas vrai,

vous n'êtes pas des amis.

Je n'ai plus d'amis.


Plus tard, GARRIS et HENRI marchent en silence.


GARRIS

Vas-y, dis-le-moi.

Dis-moi ce que tu penses.


HENRI

Ce que j'en pense,

c'est que t'as raison.

On est peut-être

des gagne-misère,

mais on est pas

des peigne-culs.


GARRIS

Il y a des jours, tu vois,

je suis bien content

de te connaître, M. Riton.


HENRI

Ah bon? Et le restant

de l'année, c'est comment?


GARRIS

Je suis content quand même.


HENRI

Dis donc, avec tout ça,

on a pas bu d'apéro.


GARRIS

Je vais t'en offrir

un apéro, moi.

Tu t'en souviendras

toute ta vie.


HENRI

À l'apéro!


De son côté, MIREILLE rencontre JOSEPH en prison.


MIREILLE

Ce que je suis venue

te dire, Jo,

c'est que six mois,

c'est long.


JOSEPH

Long pour qui?


MIREILLE

Pour toi.

Pour toi, Jo.

Pour moi aussi.

Enfin, voilà, Jo,

j'ai rencontré quelqu'un.


JOSEPH

Qu'est-ce que

tu veux que je fasse?

Tu veux que je pleure?

Qu'est-ce que j'en ai à foutre?

Va aimer qui tu veux.


MIREILLE

Je t'ai laissé des cigarettes

à l'entrée.


JOSEPH

Merci.

Tu as été gentille

jusqu'au bout.


À un moment, GARRIS et AMÉDÉE sont chez MADAME MERCIER. PÉPÉ les observe depuis chez lui.


CRI-CRI (Narratrice)

Et septembre passa,

comme passe tous les septembres.

Et GARRIS m'emmena en ville

un après-midi.

Un bel après-midi que

je ne devais jamais oublier.


PIERROT se présente à la clôture qui sépare la maison où il habite de celle de MADAME MERCIER.


PIERROT

Cri-Cri!


CRI-CRI

Pierrot!

Tu es revenu?


PIERROT

Oui, j'ai recommencé l'école.


MADAME MERCIER

Tu ne préfères pas venir

chez moi, mon garçon?


PIERROT

Si mon Pépé veut bien.


MADAME MERCIER

M. Richard, venez avec lui.

Ça me ferait un tel plaisir.


PÉPÉ et PIERROT franchissent la clôture.


MADAME MERCIER

Ah, M. Richard.

Je vous présente

M. Amédée, M. Garris.


GARRIS

On se connaît.


PÉPÉ

Nous sommes de grands amis.


AMÉDÉE

Et grands amateurs

de grenouilles.


MADAME MERCIER

Bon, je vais

vous chercher à boire.

Et un goûter pour les enfants.


AMÉDÉE

Je vous accompagne.


GARRIS

Tu nous as bien

manqué, tu sais.


PÉPÉ

Oh, c'était certainement

moi le plus puni.


GARRIS

Dis donc, à propos,

le 15 décembre,

c'est l'anniversaire de Tane.

On va faire la fête,

un grand souper chez moi.

Tu viendras?


PÉPÉ

Bien sûr que je viendrai.

Qui est Tane?


AMÉDÉE

(Revenant à ce moment)

Le conducteur de train

des bois noirs.


GARRIS

Un brave type. Il te plaira.


MADAME MERCIER

Mon mari devait le connaître.

Il connaissait tout le monde.


PIERROT et CRI-CRI, plus loin, rigolent.


PÉPÉ

Ils sont mignons,

tous les deux.

Eux aussi, ils sont heureux

de se retrouver.

Tu l'as amenée exprès?


AMÉDÉE

(Récitant un poème)

«Et le vert paradis

des amours enfantines.»

«L'innocent paradis,

«plein de plaisirs furtifs.»


MADAME MERCIER

(Poursuivant)

«Est-il déjà plus loin

«que l'Inde et que la Chine.

«Peut-on le rappeler

avec des cris plaintifs...»


AMÉDÉE ET MADAME MERCIER

«... et l'animer encore

d'une voix argentine,

«l'innocent paradis

plein de plaisirs furtifs.»


GARRIS

(Impressionné)

Bravo.


Quelque temps plus tard, GARRIS revient à la maison où travaille MARIE. Il y est accueilli par une jeune femme.


JEUNE FEMME

Oui?

Je peux vous aider?


GARRIS

Excusez-moi, madame. Je

voudrais parler à la domestique.


JEUNE FEMME

C'est moi.


GARRIS

Non, je voulais dire Marie.


JEUNE FEMME

Ah, mais elle ne

travaille plus ici.

C'est moi qui la remplace.

Pendant les vacances, elle a

rencontré un pharmacien là-bas,

à Nice. Plus très jeune,

mais très riche.

En rien de temps, c'était fait.

La bague, la mairie et le curé.


GARRIS

Vous voulez dire...

elle s'est mariée?


JEUNE FEMME

Hum. Comme ça.

Vous vous rendez compte

de la chance?

Vous êtes un parent? Un ami?


GARRIS

Un ami, oui. Si on veut.


De son côté, JOSEPH sort de prison.


GARDIEN DE PRISON

Salut, Jo.

J'ai de la sympathie

pour toi, Jo.

Ça m'ennuierait

de te dire à bientôt.


JOSEPH

Alors, le dis pas.


Le manager de JOSEPH l'accueille à sa sortie de prison.


MANAGER

Salut, Jo. Ça fait plaisir

de te voir dehors, tu sais.

On s'embrasse?


JOSEPH se dirige rapidement vers la voiture.


JOSEPH

Il manquerait plus que ça.

Je me les gèle, moi.


MANAGER

Attends, attends. J'ai plein

de fringues à l'arrière.

Ce que j'ai pu sauver.

Qu'est-ce que

tu vas faire maintenant?


JOSEPH

Je sais très bien

ce que je vais faire.


MANAGER

Sois raisonnable.

Il était bourré comme

une barrique, cette face de rat.


JOSEPH

Je veux le buter.


MANAGER

Le buter? Comment ça?


JOSEPH

C'est le moment

de la chasse, non?


MANAGER

Oui.


JOSEPH

Un accident de la chasse.

C'est vite arrivé.


MANAGER

Oh. Si tu te fais piquer,

c'est pas six mois

qu'ils vont te coller.

Tu y vas du cigare.


JOSEPH

(langue_etrangere=IT]Andiamo[/langue_etrangere)

!

MANAGER

(langue_etrangere=IT]Andiamo[/langue_etrangere)

!

Un soir, GARRIS se promène en ville en charrette et aperçoit PÉPÉ qui marche.


GARRIS

Oh, Pépé? Oh!


PÉPÉ

Oh, Garris! Ha, ha!


GARRIS

J'ai livré dans la ville

haute. Je te ramène?


PÉPÉ

Oui, oui.


GARRIS

Excuse-moi de pas

te serrer la main, hein.

Charbon.


PÉPÉ

Dis donc,

tu me passes les rênes?

Ah... Ha, ha! Un bourricot,

tu vois, c'était pas tout à fait

la même chose, hein.

Il avait son petit caractère.

Tu sais, il faut

que je te dise, hein.

Pour l'anniversaire de Tane,

je pourrai pas venir.

C'est justement la date

que la famille a choisie

pour les fiançailles

de Catherine, ma petite-fille.


GARRIS

Fiançailles, c'est le jour.

Nous, c'est le soir.

Tu pourrais t'esquiver.


PÉPÉ

Ah, j'essaierai, mais tu sais,

ce genre de réjouissance

à mourir d'ennui,

bien, ça peut durer

jusqu'à 2h du matin.


GARRIS

Et avec qui elle va

se marier, Catherine?


PÉPÉ

Ha, ha! Un affreux!

Pareil que mon gendre.


GARRIS

Elle va peut-être pas s'amuser

tous les jours, ta petite-fille.


PÉPÉ

Oh, bien, elle est différente,

tu sais, heureusement.

Elle comprendra vite.

Son imbécile de Lucien,

si tu veux parier,

je lui donne pas un an

pour être cocu.

Oh, oh, allez. Hi-ya! Hue!


Durant le temps des fêtes, HENRI est déguisé en père Noël à l'entrée d'un magasin. JOSEPH passe devant lui pour entrer dans le magasin. HENRI, paniqué, se sauve alors et une peluche tombe de sa hotte.


JOSEPH

Hé, père Noël!

Ton ours!

Oh! Arrête. Hé!

Hé! Qu'est-ce qui te prend

à courir comme ça?

Oh, je te fais peur?

Tu m'as pris pour quelqu'un

d'autre ou quoi?

Je te veux pas de mal,

moi, tu sais, hein?

Regarde, t'as perdu un ours.

Allez, tiens.

Bonnes fêtes, hein?

Moi aussi, j'ai fait

des boulots dans ton genre

quand j'étais jeune.

Homme-sandwich, j'ai fait.

Homme-sandwich!


Quelques instants plus tard, JOSEPH réalise qu'il s'agissait du même homme, HENRI, responsable de son incarcération.


JOSEPH

L'enfoiré!

Attends, toi, père Noël.

Attends.


Plus tard, JOSEPH discute avec le directeur du magasin ayant engagé HENRI pour faire le père Noël.


DIRECTEUR DU MAGASIN

Son nom est Henri Pignol.

Malheureusement, il ne m'a pas

laissé son adresse.

Il m'a été recommandé par...

... M. Richard.


JOSEPH

C'est où que je peux

le trouver, ce M. Richard?


DIRECTEUR DU MAGASIN

Ha! à son domicile.

Rue du Maréchal Fayolle.


Au domicile de PÉPÉ, les invités écoutent un discours en allemand d'Adolf Hitler.


CATHERINE

Papa, s'il te plaît.

Et laisse-moi mon fiancé.


LAURENT

Messieurs, je vous en prie.

De vous à moi,

monsieur le maire,

cet Adolf Hitler,

qu'en pensez-vous?


MAIRE

C'est un homme à poigne. Il va

pas tarder à être chancelier.

Et alors?


INVITÉ 1

Et alors?

Il réarmera l'Allemagne.

Et après, la guerre.


INVITÉ 2

C'est pas mauvais

pour les affaires,

une bonne petite guerre.

N'est-ce pas, Laurent?


CATHERINE et LUCIEN entrent dans une pièce où se trouvent PÉPÉ et sa femme.


LUCIEN

Ça va, Mémé?


FEMME

Oui.


PÉPÉ

Tiens, voilà le cocu.


FEMME

Comment?


PÉPÉ

Rien.


FEMME

Alors, j'ai dit à ce monsieur:

«Si vous tenez tellement

à être mon amant,

vous devrez vous battre

en duel avec mon époux.»

Vous savez ce qu'il a fait?


PÉPÉ

Je m'en fous.


FEMME

Je vous demande pardon?


PÉPÉ

Je m'en fous.


La femme rit.


Pendant ce temps, HENRI, GARRIS et AMÉDÉE se font un souper en l'honneur de TANE. HENRI fait tourner la pièce de viande au-dessus du feu.


HENRI

Tu l'as piqué d'ail au moins?


GARRIS

Oui, M. Pignol.


HENRI

Ah.


AMÉDÉE

En tout cas,

ça sent bon, hein.


HENRI s'assoit à table et s'allume une cigarette.


GARRIS

Qu'est-ce qui va pas, Riton?


HENRI

Le boxeur, il est revenu.


GARRIS

Et alors?


HENRI

Et alors?

Et alors, je suis pas

tranquille, c'est tout.


GARRIS

Qu'il y vienne, ton boxeur.


TANE ouvre la porte de la maison et y entre.


GARRIS ET HENRI

Ah!


TANE

Eh bien, cette fois-ci,

c'est vraiment l'hiver, hein?


Au domicile de PÉPÉ, on sonne à la porte. BERTHE ouvre à JOSEPH qui s'adresse alors à LAURENT.


JOSEPH

Excusez-moi.

J'aimerais voir M. Richard,

s'il vous plaît.


LAURENT

Je suis son gendre.

Vous le constatez, nous sommes

en pleine réception. Au revoir.


INVITÉ

Au revoir, Laurent. Merci.


LAURENT

Puis-je connaître

l'objet de cette visite?


JOSEPH

Pignol.

Riton Pignol. Ça vous dit rien?


BERTHE s'empresse d'aller voir PÉPÉ.


BERTHE

M. Richard, venez.


PÉPÉ

Qu'est-ce qu'il y a?


BERTHE

Il y a un grand brun.

L'air pas commode.


PÉPÉ

Connais pas.


BERTHE

Allez quand même voir.

J'aime pas quand

l'autre apprenti,

il parle à votre place.


PÉPÉ

(Réveillant sa femme)

Excusez-moi, ma belle. Pardon.


PÉPÉ arrive à la porte au moment où LAURENT la referme, une fois que JOSEPH est sorti.


PÉPÉ

Qu'est-ce qu'il voulait?


LAURENT

Oh, pas grand-chose.

Juste savoir où habitait

un de vos amis de là-bas,

un nommé Riton, je crois.


PÉPÉ

Vous lui avez dit?


LAURENT

J'ai rien à cacher. Pourquoi

ne lui aurais-je pas dit?


PÉPÉ

Imbécile!

Qu'est-ce qu'il veut à Riton?


LAURENT

Pas du bien, je crois.

Pas du bien, non.


PÉPÉ sort par mauvais temps pour se rendre au souper d'anniversaire.


GARRIS, HENRI ET AMÉDÉE

(Chantant)

♪ Joyeux anniversaire ♪

♪ Joyeux anniversaire ♪

♪ Joyeux anniversaire Tane ♪

♪ Joyeux anniversaire ♪


GARRIS

Allez, vas-y, Tane.

Souffle tes années.


HENRI

Et voilà! Santé!


TANE

Santé.

Merci.


AMÉDÉE

Ah là là!

Quel dommage que Pépé

n'ait pas pu venir.


GARRIS

Il peut encore le faire.


HENRI

De ce temps-là,

ça m'étonnerait. En tout cas,

on boit un coup à sa santé.

Allez. Santé, Pépé!


PÉPÉ chemine très difficilement dans le froid. À un moment, il est pris d'un malaise et tombe au sol. Il est mort.


GARRIS, de son côté, ouvre la porte de sa maison pour jeter un œil à l'extérieur.


GARRIS

Il ne viendra plus maintenant.


HENRI

Oh, ferme la porte,

on se les gèle là-dedans.


GARRIS éteint la lumière à l'extérieur, referme la porte et retourne auprès des autres.


Le lendemain, GARRIS se rend chez PÉPÉ. C'est MARTHE qui lui ouvre la porte.


GARRIS

Bonjour, madame.


MARTHE

Bonjour.


GARRIS

Pierrot est là?


MARTHE

Entrez.

Pierrot?

Pierrot?


GARRIS

Bonjour, Pierrot.


PIERROT

Bonjour.


GARRIS sort de sa poche une grenouille qu'il a lui-même sculptée et peinturée. MARTHE recule quelque peu en la voyant.


GARRIS

C'est qu'une fausse.

Tiens, c'est pour toi.

Ton Pépé, c'était un fameux

pêcheur de grenouilles.


PIERROT

Et il les avalait

toutes crues.


GARRIS

Allez, courage. Madame.


MARTHE

Monsieur.


Alors que CRI-CRI se balance sur son pneu, JOSEPH s'approche d'elle.


JOSEPH

T'habites ici, petite?


CRI-CRI

Oui.


JOSEPH

Tu connais Riton Pignol?


CRI-CRI

C'est mon papa.


JOSEPH

Ah, c'est ton père.

Et tu sais où il est?


CRI-CRI

Là-bas, près de l'étang.

Il pêche.

T'as l'air méchant!


JOSEPH se dirige vers l'étang et arme son fusil qu'il pointe ensuite sur HENRI.


HENRI

Ah non.

Fais pas ça.


JOSEPH

Et comment que

je vais le faire.

Des mois.

Des mois entiers que j'y pense.

D'abord, je vais te faire

sauter les couilles.

Après, je vais te regarder

souffrir un peu.

Juste pour le plaisir.

Et puis quand je voudrai,

je vais t'éclater la tronche.


CRI-CRI arrive derrière JOSEPH à toute vitesse et le pousse dans le marais.


JOSEPH

Je m'enfonce.

(Criant)

Mais je m'enfonce, merde!

Sauve-moi de là! Ah!


HENRI tend une branche à JOSEPH.


GARRIS entend les cris et aperçoit la scène au loin.


GARRIS

Oh nom de Dieu.


JOSEPH attrape la branche, mais celle-ci se casse.


JOSEPH

Je veux pas crever comme ça.

Je veux pas crever comme ça.


GARRIS décroche le pneu de l'arbre et le lance à JOSEPH.


GARRIS

Bouge pas!


JOSEPH

Je veux pas!


HENRI

Accroche-toi. Tire!

Tire.


GARRIS

Allez!


HENRI

Vas-y!


GARRIS

Allez, tire.


Une des planches du quai sur lequel se trouvent GARRIS et HENRI se fracasse et HENRI chute.


HENRI

(Hurlant)

Ah! Ma jambe.


GARRIS

Accroche-toi.

(Tirant hors de l'eau JOSEPH)

Allez, fais un effort.

Cri-Cri,

ramène le monsieur chez moi.


GARRIS hisse sur son dos HENRI.


GARRIS

Tiens bon, Riton, ça va aller.


HENRI

(Hurlant)

Ah! Ma jambe. Ah!

Ma jambe, elle est cassée.


Plus tard, GARRIS est chez lui avec JOSEPH. Les deux hommes fument une cigarette auprès du feu.


JOSEPH

Comment il va?


GARRIS

Comme quelqu'un

qui s'est cassé la jambe.


JOSEPH

Il a mal?


GARRIS

Le mal, il fallait

y penser avant.


JOSEPH

J'ai jamais eu

aussi peur de ma vie.

Jamais.


GARRIS

Je te comprends.

Une fois, une vache perdue

est tombée dedans.

On a eu beau faire,

la pauvre s'est enlisée.

Enlisée. Elle est

morte étouffée.

Petit à petit.

Horrible, non?


JOSEPH

Oh, la vache.


GARRIS

Bon.

Faut que je retourne

à l'hôpital voir Riton.

À plus tard.


GARRIS lance à JOSEPH un chandail.


GARRIS

Tiens, tu pourras mettre ça.


JOSEPH

Dis-lui que je viendrai

le voir demain.

Dis-lui merci.

Que...

je ferai tout pour lui.

Tout.


GARRIS

D'accord, je lui dirai.

Bonhomme.


CRI-CRI (Narratrice)

Voilà,

c'est toute l'histoire.


CRI-CRI, à présent une veille dame, se trouve près d'une statue de la vierge Marie.


CRI-CRI (Narratrice)

Le temps a passé depuis

et beaucoup de choses

m'ont été racontées,

je ne les ai pas vues.

Je déforme peut-être un peu.

La plupart de ceux que j'ai

connus cette année-là

ont disparu, bien sûr.


AMÉDÉE se balade en vélo.


AMÉDÉE

Oh hé, ami!


CRI-CRI (Narratrice)

Et d'autres encore.


Des images montrent rapidement MADAME MERCIER, MARTHE, TANE et de BERTHE.


CRI-CRI (Narratrice)

Mais qu'est-ce que ça fait?

Notre père et Jo Sardi,

aussi bêtas l'un que l'autre,

ne pouvaient que s'entendre.

Ils ne se sont plus jamais

quittés pendant des années.


Des images montrent HENRI et JOSEPH rigolant ensemble.


CRI-CRI (Narratrice)

Jo est devenu manager de boxeurs

et papa était soigneur.


Des images montrent HENRI et JOSEPH à un combat de boxe.


CRI-CRI (Narratrice)

Ils sont morts ensemble à Lyon,

dans un bombardement

en mai 1944.

Trois ans plus tard,

j'ai épousé Pierrot.

J'avais 20 ans.

Il est devenu médecin célèbre

et Dieu merci,

il est toujours en vie.

Et la petite grenouille

de Garris

ne quitte jamais sa poche.

On se demandera bien sûr

ce qu'il advint de Garris

dans mon histoire.

Il est parti.

Un jour de printemps.


Des images montrent GARRIS et HENRI qui se serrent dans leurs bras.


CRI-CRI (Narratrice)

Et personne n'a plus jamais

entendu parler de lui.

Mais si vous voulez

ma certitude,

il a marché et marché

vers le soleil,

il est allé jusqu'à Nice

et il a enlevé l'épouse

d'un pharmacien. Ha, ha!


CRI-CRI jette un œil en contrebas de la montagne où elle se trouve, où jadis se trouvait le marais.


CRI-CRI (Narratrice)

Quant au marais, il y a

longtemps qu'il a été asséché

pour faire place

à un monde de fous.


Le marais a été remplacé par un centre commercial.


CRI-CRI (Narratrice)

Oui. Il y a des moments

dans la vie

où l'on voudrait que

rien ne change jamais plus.


CRI-CRI, jeune, se balance sur son pneu en rigolant.


Générique de fermeture

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